Taketori Monogatari
La légende du Coupeur de Bambous est considérée comme le plus ancien récit de la littérature japonaise, souvent surnommée La princesse Kaguya (Kaguya-hime). Elle daterait du Xe siècle (période Heian, qui a été l’âge d’or de la culture impériale).
Origine :
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Auteur : Inconnu, mais souvent attribué à un moine ou un lettré de cour.
Sources possibles : anciennes légendes chinoises et contes populaires japonais sur les êtres célestes (tennyo).
Thèmes : la beauté éphémère, la nostalgie du monde céleste, le refus des désirs terrestres, et la séparation entre le monde des hommes et le monde divin.
Ce conte est parfois vu comme une première forme de science-fiction, car il met en scène une visite venue de la Lune : bien avant les récits modernes sur le sujet !
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Il y a très longtemps, à une époque où les dieux marchaient encore parmi les hommes, vivait un humble coupeur de bambous nommé Taketori no Okina.
Chaque jour, il partait dans la forêt, son couteau à la main, pour couper les tiges vertes et élancées qui murmuraient au vent.
De la forêt de bambous il tirait de quoi vivre modestement avec son épouse : une vieille femme douce et bienveillante, mais au regard triste, car le couple n’avait jamais eu d’enfant.
Un soir, alors que le soleil s’effaçait derrière les collines, Taketori vit au loin un bambou qui luisait d’une étrange clarté, comme si la Lune elle-même y avait versé une larme.
Intrigué, il s’en approcha, coupa la tige… et là, au cœur du bambou, il découvrit une minuscule fillette, haute comme le pouce, baignée de lumière, elle souriait, paisible, et l’air autour d’elle semblait chanter.
Pris d’un grand émoi, le vieillard la porta contre son cœur et murmura :
« Si les cieux m’envoient un enfant, alors mon âme est comblée. »
Il la rapporta chez lui, et avec son épouse, ils l’élevèrent comme leur propre fille.
À mesure que les jours passaient, l’enfant grandissait à une vitesse miraculeuse. En quelques lunes, elle devint une jeune femme d’une beauté si éclatante que nul ne pouvait soutenir son regard sans frémir.
Ils la nommèrent Kaguya-hime, la princesse rayonnante de lumière.
Chaque fois que l'homme coupait du bambou, il trouvait dans certaines tiges des pépites d’or ou des étoffes précieuses, comme si la forêt elle-même bénissait le couple.
Bientôt, leur maison pauvre devint un petit palais, et Kaguya-hime fut élevée dans la splendeur.
Mais plus sa beauté grandissait, plus la rumeur se répandait.
Des seigneurs vinrent des provinces lointaines, des nobles en habits brodés se pressèrent à sa porte.
Cinq parmi eux, les plus puissants du royaume, demandèrent sa main.
Kaguya-hime, douce mais résolue, refusa de choisir.
Elle dit :
« Si vraiment votre amour est sincère, rapportez moi ce que nul ne peut obtenir. »
Et elle énonça cinq quêtes impossibles :
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Le bol de pierre du Bouddha caché dans les temples du ciel,
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La branche d’argent et de joyaux de l’arbre sacré de Penglai, île mythique des immortels,
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La peau du feu du dragon que nul mortel n’a jamais approché,
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La gemme brillante du cou d’une chimère,
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La coquille d’une hirondelle qui niche sous la mer.
Chacun partit plein d’arrogance et de promesses…
Mais tous revinrent brisés, certains couverts de honte, d’autres n’en revinrent jamais.
Leurs ruses et leurs mensonges furent dévoilés, et Kaguya-hime versa des larmes silencieuses :
« Aucun d’eux ne cherchait mon cœur, mais ma gloire. »
C’est alors que l’empereur du Japon, ayant entendu parler de sa beauté céleste, vint la voir.
Il fut ébloui, mais il sentit aussi une étrange tristesse en elle , comme une flamme qui tremble dans le vent.
Ils s’échangèrent des poèmes, des lettres parfumées, et dans son cœur, l’empereur conçut un amour sincère.
Mais Kaguya-hime, bien qu’elle l’aimât d’une tendresse pure, lui dit un jour :
« Mon corps appartient à ce monde, mais mon âme regarde ailleurs. »
Lorsque les nuits d’été s’allongèrent, Kaguya-hime se mit à contempler la Lune, le visage baigné de larmes.
Elle cessa de sourire.
Ses parents, inquiets, la pressèrent de parler, et enfin, elle leur révéla son secret :
« Je ne suis pas de ce monde. Je viens du royaume de la Lune. Pour une faute oubliée, j’ai été envoyée ici-bas pour un temps ; mais bientôt, ma famille viendra me chercher. »
Les parents âgés supplièrent les cieux de la leur laisser, mais nul ne peut changer le destin.
L’empereur envoya des gardes autour de sa demeure, espérant la retenir.
Pourtant, à la nuit convenue, le ciel s’ouvrit dans une lumière de grande clarté.
Des êtres vêtus de brume descendirent sur des chars d’argent. La musique des sphères emplissait l’air.
Kaguya-hime embrassa ses parents et dit :
« Vous m’avez offert l’amour que les cieux ignorent. Pour cela, je vous bénis. »
Elle écrivit une lettre d’adieu à l’empereur, laissa un flacon d’élixir d’immortalité, et monta vers la Lune, son visage s’effaçant dans la lumière.
Quand l’empereur reçut la lettre, il pleura longuement.
Il refusa de boire l’élixir :
« À quoi sert l’immortalité, si elle ne partage pas ma solitude ? »
Il ordonna que l’élixir et la lettre soient brûlés au sommet du mont le plus haut du pays, pour que la fumée monte jusqu’à elle.
Et depuis ce jour, dit-on, le Mont Fuji tire son nom du mot fushi , “immortel”, et la fumée qui s’élève encore parfois vers le ciel serait le soupir du roi pour la princesse de la Lune.
Épilogue :
Ainsi s’achève le conte de Kaguya-hime, la princesse née du bambou, fille des lunes et des hommes.
Son histoire nous rappelle que la beauté et l’amour sont éphémères, mais que leur souvenir éclaire les âmes bien après que la lumière se soit éteinte.
Le conte explore plusieurs thèmes profonds :
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L’impermanence (mujo) : rien de beau ne dure, même la beauté divine.
La nostalgie du ciel et la séparation entre le monde céleste et le monde humain.
La vanité humaine : la quête impossible de richesse, de gloire ou d’immortalité.
La solitude et le devoir, à travers le destin inévitable de Kaguya-hime.
Cette légende a inspiré de nombreuses œuvres :
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Le film d’animation « Le Conte de la princesse Kaguya » du Studio Ghibli, réalisé par Isao Takahata (2013), en est une adaptation poétique et visuellement magnifique.
On y retrouve aussi des échos dans la littérature japonaise classique et même dans la culture populaire moderne (mangas, jeux vidéo, bandes dessinées, etc.).
POESIE du conte « Le Coupeur de bambous »
Par Philémon
Dans l’ombre des bois
Un rai d’or fend le silence
Enfant de la lune
Dormant dans le creux des tiges
Changera le destin d’hommes
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Une lame d’argent
Le bambou se met à chanter
Un éclat de lune
Révèle un être fragile
Le vieillard retient son souffle
Les princes s’inclinent
Leurs présents lourds d’arrogance
Elle sourit pourtant
Léger souffle d’autre monde
Promesse sans attache
Au fond des bambous
Le coupeur cherche le son
De son doux passé
Le vent seul lui répondra
Dans un soupir de regret
“Le coupeur de bambous”
Le rayon d’or
Le vieux coupeur n’attendait plus rien de la vie, sinon la simple fatigue des jours. Pourtant, un matin, l’or jaillit au cœur du bambou. L’enfant minuscule lui sourit comme si elle l’avait choisi.
lueur dans les tiges
la lune offre en silence
un être sage
Le repas du soir
Le vieil homme et son épouse prenaient leurs repas en observant la jeune fille. La pièce semblait plus claire quand elle était là. Ils savaient qu’un jour, peut-être, les cieux la leur reprendraient. Alors ils savouraient chaque instant, comme si le temps pouvait s’étirer.
brume sur le thé
le bonheur tient tout entier
dans un simple rire
Après son ascension
Le couple, désormais seul, se rend parfois dans la bambouseraie. Le vent joue entre les tiges, comme autrefois la voix de la jeune fille. Ils n’espèrent plus son retour, mais ils savent qu’un peu de sa lumière demeure dans chaque reflet du soir.
nuit douce qui tombe
dans le creux des feuilles vertes
un souvenir brille
Philémon
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