Overblog Tous les blogs Top blogs Littérature, BD & Poésie
Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
MENU
Poésie Japonaise

YOKAIS (3ème et dernière partie)

15 Avril 2026, 10:31am

Apparition d'un Kitsune

Apparition d'un Kitsune

Mariage de Kitsune

Mariage de Kitsune

Prêtre en pleine pratique entouré d'un démon et d'un loup, estampe de Hokusai.

Prêtre en pleine pratique entouré d'un démon et d'un loup, estampe de Hokusai.

La relecture moderne du bestiaire yōkai montre à quel point ces créatures restent ancrées dans l'imaginaire japonais.

 Elles sont une source d'inspiration sans cesse renouvelée pour les artistes nippons, prouvant leur capacité à évoluer avec leur temps tout en conservant leur puissance évocatrice originelle.

Aujourd'hui encore, impossible d'échapper aux yōkai lorsqu'on s'intéresse à la culture populaire japonaise, tant leur influence demeure profonde et vivace !

Si les yōkai les plus célèbres frappent par leur apparence spectaculaire, beaucoup de ces créatures se montrent en réalité beaucoup plus discrètes, s'immisçant dans les tracas de la vie quotidienne.

Au Japon, chaque recoin de la maison peut ainsi abriter son petit esprit malicieux.

L'Akaname par exemple se cache dans les salles de bains mal entretenues pour y lécher la crasse incrustée, tandis que le Makura-gaeshi, véritable cauchemar des dormeurs, s'amuse à déplacer leur oreiller durant la nuit. 

Ces yōkai domestiques incarnent avec malice les petits désagréments du quotidien et la nécessité de bien tenir son foyer.

Mais les yōkai ne se limitent pas à ces facéties domestiques. Certains sont de véritables forces de la nature, personnifiant la puissance brute des éléments.

Raijū, l'esprit du tonnerre qui accompagne le dieu shinto de la foudre, ou Yama-uba la sorcière des montagnes, en sont de parfaits exemples.

 Rencontrer ces créatures signifie se confronter à ce que la nature a de plus impressionnant et mystérieux.

D'autres yōkai frappent par leur étrangeté, comme Nue la chimère volante au corps de serpent, aux pattes de tigre et à la tête de singe, ou Amikiri le monstre-loutre coupeur de filets de pêche.

Ces créatures inclassables montrent toute l'inventivité et la poésie de l'imaginaire yōkai.

Enfin, nombre de yōkai sont issus de la métamorphose d'animaux ayant atteint un âge avancé. Chats, renards, serpents, tanuki, tous peuvent se transformer pour semer le trouble parmi les humains.

Le plus célèbre d'entre eux est sans doute le Nekomata, terrifiant chat-démon doté de deux queues et capable de dévorer son maître.

Ainsi, même les animaux familiers peuvent devenir des yōkai une fois transfigurés par les années et le contact avec les forces surnaturelles.

Les yōkai sont bien plus que de simples monstres destinés à effrayer. Ils reflètent en réalité les angoisses, les croyances et l'imaginaire des Japonais, et ce depuis l'époque médiévale. 

Chaque créature porte en elle un concentré de peurs ancestrales et de questionnements sur le monde.

Dans une société profondément marquée par le shintoïsme et son rapport sacré à la nature, les yōkai deviennent une façon d'expliquer l'inexplicable.

Phénomènes étranges, catastrophes naturelles, disparitions mystérieuses, tout peut être attribué à l'action de ces esprits.

En leur donnant un corps et un nom, les Japonais cherchent à apprivoiser symboliquement les mystères d'un monde qui les dépasse.

Mais les yōkai sont aussi porteurs de valeurs morales et de leçons de vie. Dans les contes et légendes, ils punissent souvent l'avidité, l'orgueil ou l'impolitesse des humains. Tengu et Kappa sont ainsi réputés pour donner une bonne leçon aux présomptueux et aux grossiers. 

Rencontrer un yōkai, c'est souvent faire face à ses propres défauts et faiblesses.

Surtout, les yōkai sont la plupart du temps ambivalents. Ni totalement bons, ni foncièrement mauvais, ils agissent selon leur propre logique, parfois incompréhensible pour les mortels.

Tout est question de circonstances et d'attitude des humains à leur égard. Ce caractère double des yōkai reflète en réalité toute la complexité de la nature humaine, entre ombre et lumière

Les Yōkai,font partie du patrimoine culturel du Japon :

Loin d'être des superstitions d'un autre âge, les yōkai restent extraordinairement vivaces dans le Japon contemporain.

Profondément ancrées dans l'imaginaire national, ces créatures représentent un formidable patrimoine culturel, transmis de génération en génération.

Conscients de ce trésor, les Japonais déploient de nombreux efforts pour préserver et étudier les contes et légendes traditionnels.

Ethnologues et passionnés collectent les histoires populaires dans les campagnes, répertorient les yōkai locaux et analysent leur symbolique. 

Un véritable intérêt académique qui montre l'importance accordée à ce pan méconnu de la culture nippone.

Mais ils ne restent pas cantonnés aux livres d'érudits. Toujours aussi populaires, ils sont mis à l'honneur lors de nombreux festivals comme le Hyakki Yakō, où une joyeuse parade de créatures défile dans les rues.

Les matsuri* locaux intègrent souvent des représentations de yōkai typiques de la région, sous forme de costumes, de chars décorés ou de feux d'artifice.

*Festivals

De la fête de Setsubun**, jusqu'aux espiègleries d'Halloween, les yōkai rythment le calendrier traditionnel japonais.

**Fête du passage de l'hiver au printemps qui se déroule chaque 3 février.

Leur omniprésence dans l'art, la littérature et les médias modernes montre aussi à quel point ces créatures sont indissociables du paysage culturel nippon.

Des vénérables rouleaux peints du Moyen-âge aux mangas futuristes, en passant par les estampes d'Hokusai et les films de J-Horror, les yōkai n'ont jamais cessé de fasciner artistes et public.

 Véritables icônes nationales, ils sont un marqueur essentiel de l'identité japonaise.

Jorogumo, la femme araignée.

Jorogumo, la femme araignée.

POÉSIE YOKAIS par Philémon

Tanka

 

Sous le vieux pont gris
L’eau garde un rire d’enfant
Figé éternel
Un kappa attend en paix
Qu’un imprudent s’approche

 

Papillon d’été
Posé sur un front brûlant
Il ne s’envole pas
L’âme hésite à partir
Entre deux mondes flottants

 

Soir de lucioles
Une main semble guider
Leurs très faibles lumières
Vers un visage absent
Dissous dans l’air sec d’été

  1.  

Givre sur les pins
Un petit rire se perd
Dans l’espace immobile
Le tengu veille au sommet
Là où nul ne doit monter

 

Nuit de pleine lune
Les bambous grincent ensemble
Comme en confidence
Un esprit sans nom traverse
L’espace entre deux souffles

 

  1. Chaleur de l’été
    Au bord d’une eau trouble
    Concombre offert
    Le kappa incline la tête
    Puis il disparaît sans bruit

  2.  

  1. Pluie de saison
    Un vieux parapluie saute
    Dans cette ruelle
    Karakasa-obake voit
    Une main pour l’emporter

Bakeneko Chat démon très méchant à deux queues

Bakeneko Chat démon très méchant à deux queues

Haïbun
Kitsune

Au printemps, près des sanctuaires, certaines flammes ne brûlent pas. Elles hésitent, comme si elles observaient.

Brume du matin
Le kitsune s’efface
Dans votre reflet

 

Kappa

En été, les anciens disent de ne pas fixer l’eau trop longtemps. Ce n’est pas le courant qui attire.

Rivière lourde
Le kappa est aux aguets
Sous le silence

Yuki-onna

L’hiver rend les rencontres irréelles. Les voix deviennent blanches, comme gelées avant d’exister.

Neige épaisse
La Yuki-onna respire
Dans le grand vent froid

Nurarihyon

Parfois, quelqu’un entre sans être invité, invisible, et tout semble soudain normal.

Soir tranquille
Nurarihyon s’installe
Comme dans sa cabane

 

 

Printemps lumineux
Un kitsune traverse
Sans laisser d’ombre

 

Neige en hiver
La porte s’ouvre un peu
Sans aucune main

 

Par vent d’automne
Une ombre suit la mienne
Puis s’en détache

  1.  

YOKAIS     (3ème et dernière partie)
Rokurokubi

Rokurokubi

Démon de la montagne

Démon de la montagne

Voir les commentaires

CHRONIQUE SUR MURASAKI SHIKIBU (2ème partie) 2/2

17 Juillet 2026, 16:02pm

CHRONIQUE SUR MURASAKI SHIKIBU   (2ème partie) 2/2

 

Parallèlement, Murasaki tient un journal aujourd'hui connu sous le nom de Journal de Murasaki (Murasaki Shikibu Nikki).

Ce texte offre un témoignage précieux sur la vie quotidienne de la cour impériale.

On y découvre les cérémonies de naissance des princes, les fêtes, les concours de poésie, mais aussi les critiques parfois mordantes que l'autrice adresse à ses contemporains.

Elle y révèle une personnalité discrète, parfois mélancolique, souvent lucide, toujours attentive aux faiblesses humaines.

Elle compose également un recueil de plus d'une centaine de poèmes, réunis sous le titre Recueil poétique de Murasaki Shikibu (Murasaki Shikibu Shū).

Ces waka de trente-et-une syllabes évoquent les saisons, les séparations, l'amour, les regrets et la solitude.

Vers 1014 ou 1015, les traces de Murasaki disparaissent progressivement des chroniques.

La date exacte de sa mort demeure inconnue bien que située aux alentours de 1016.

Comme beaucoup de figures du Japon ancien, elle s'efface dans le silence.

Mais son œuvre ne cessera jamais de vivre.

Pendant près de mille ans, Le Dit du Genji sera copié, commenté, illustré et étudié. Des peintres en feront des rouleaux enluminés ; des poètes y puiseront leur inspiration ; le théâtre nô, puis le kabuki, reprendront plusieurs de ses épisodes.

Aujourd'hui encore, le roman est lu, traduit et adapté dans le monde entier, tant en littérature qu'au cinéma, au manga et dans les arts visuels.

Les principales œuvres de Murasaki Shikibu:

 

Le Dit du Genji (Genji Monogatari)
Son chef-d'œuvre absolu. Composé de cinquante-quatre chapitres, il raconte la vie du prince Hikaru Genji puis celle de ses descendants spirituels.

Plus qu'un roman d'amour, c'est une vaste méditation sur le temps, la beauté, le pouvoir et l'impermanence des choses. Il est considéré comme l'un des sommets de la littérature universelle.

Le Journal de Murasaki (Murasaki Shikibu Nikki)
Un journal personnel rédigé durant son séjour à la cour impériale. Il mêle descriptions de cérémonies, portraits psychologiques, observations sociales et réflexions intimes.

Cette œuvre constitue une source historique exceptionnelle sur la vie à la cour de Heian.

Le Recueil poétique de Murasaki Shikibu (Murasaki Shikibu Shū)
Environ cent vingt poèmes waka, où l'autrice exprime avec une grande délicatesse les émotions liées aux saisons, à l'amour, au souvenir, à la séparation et à la fugacité de la vie.

Ces poèmes témoignent de la sensibilité esthétique qui irrigue également son roman.

Elle aura laissé un héritage sans égal .

Murasaki Shikibu a profondément transformé la littérature.

Elle a montré qu'un récit pouvait explorer les mouvements les plus subtils de l'âme humaine sans s'appuyer sur les exploits guerriers ou les légendes héroïques.

Cette auteure est à la frontière entre personnage historique, témoin d'une époque et presque héroïne légendaire, un peu comme certains grands poètes ou religieux japonais dont la postérité a transformé la biographie en symbole.

Son écriture, fondée sur l'observation, la psychologie et la poésie, a ouvert une voie nouvelle qui influencera durablement les lettres japonaises et, bien plus tard, la littérature mondiale.

Mille ans après sa disparition, son œuvre continue d'émouvoir par sa modernité.

Derrière les paravents de la cour de Heian, Murasaki Shikibu a su capter ce qui ne vieillit jamais : les espoirs, les regrets, les élans et les fragilités du cœur humain.

NB :

Pour une immersion complète de son œuvre :

LE DIT DU GENJI est paru aux éditions VERDIER , à Paris, en mai 2011 et traduit du Japonais par le professeur René SIEFFERT , dont je salue la remarquable traduction tout au long des 1472 pages du roman.

CHRONIQUE SUR MURASAKI SHIKIBU   (2ème partie) 2/2
CHRONIQUE SUR MURASAKI SHIKIBU   (2ème partie) 2/2

Poésie par Philémon

 

Murasaki écrit
chaque trait d'encre retient
l'ombre d'un soupir
Le Prince aux habits de brume
traverse encore les siècles

 

 

Le vent dans les pins
tourne les pages fanées
du Dit du Genji
Chaque silence révèle
un amour déjà perdu

 

 

Sous le pinceau noir
une fleur devient silence
dans l'encre légère
Murasaki l'a cueillie
au jardin des souvenirs

 

 

Le vent du matin
soulève un store de soie
Personne n'y vient
Seul demeure le parfum
d'une parole oubliée

 

 

Les feuilles d'érable
traversent le vieux bassin
sans troubler la lune
Ainsi passent les amours
que l'encre seule retient

 

 

Un pin immobile
écoute tomber la neige
sur l'étang sans rides
Le cœur du Prince comprend
ce que nul vers ne peut dire

 

 

La chambre aux encens

Les pavillons du palais ont disparu depuis longtemps. Pourtant, certains soirs d'automne, lorsque le vent s'attarde sous les pins, il semble qu'un parfum ancien revienne avec lui. Ce n'est pas celui d'une fleur, mais celui des manuscrits que l'on déroulait lentement à la lumière d'une lampe. Une femme y cherchait moins la gloire que la vérité des cœurs. Ses personnages vieillissent encore sous la même lune que la notre.

Une lampe veille
la fumée de l'encens monte
l'encre respire

 

 

Le pont

Le vieux pont ne conduit plus vers aucun palais. Il relie seulement deux rives de la mémoire. Chaque pas efface un siècle. Au milieu du tablier, un pétale de camélia hésite entre l'eau et le vent. Peut-être est-ce ainsi que vivent encore les héroïnes du Genji : dans cet instant où rien n'est tout à fait perdu.

Sous le pont désert
le reflet d'un nuage blanc
emporte les ans

 

La lune de Heian

La même lune éclaire les pavillons de Heian et les lecteurs d'aujourd'hui. Entre eux, mille années n'ont pas suffi à dissiper les hésitations du cœur. Genji continue de marcher sous cette lumière qui ne choisit ni les siècles ni les royaumes.

Lune d'été
sur l'étang un seul reflet
et tant de vies

 

Le dernier lecteur

Lorsque le livre se referme, le silence ne signifie pas la fin. Les personnages quittent simplement la lumière pour retrouver les jardins où ils sont nés. Au printemps suivant, un autre lecteur les appellera sans le savoir. C'est peut-être cela, la véritable immortalité : renaître chaque fois qu'un regard se pose sur une page.

Branche de prunier
un seul pétale demeure
la lune suffit

 

EPILOGUE :

Sous la lune de Murasaki

Les jardins se sont tus. Les palais ne sont plus que poussière, les soieries ont perdu leurs couleurs et les parfums se sont dissipés dans le vent des siècles.

Pourtant, lorsque la lune d'automne s'élève au-dessus des pins, il semble qu'une manche de soie frôle encore les rideaux de la cour de Heian.

Alors les pages du Genji se tournent d'elles-mêmes, comme si Murasaki Shikibu n'avait jamais cessé d'écrire.

 

 

Philémon.

CHRONIQUE SUR MURASAKI SHIKIBU   (2ème partie) 2/2
CHRONIQUE SUR MURASAKI SHIKIBU   (2ème partie) 2/2

Voir les commentaires

CHRONIQUE SUR MURASAKI SHIKIBU (1ère partie)

12 Juillet 2026, 10:25am

CHRONIQUE SUR MURASAKI SHIKIBU  (1ère partie)
CHRONIQUE SUR MURASAKI SHIKIBU  (1ère partie)
Murasaki Shikibu : la dame qui donna une âme à la littérature japonaise

 

Au tournant du XIᵉ siècle, alors que l'Europe bâtit ses cathédrales romanes et que les chevaliers commencent à peupler les chansons de geste, le Japon vit l'un des âges les plus raffinés de son histoire.

À Heian-kyō, l'actuelle Kyoto, la capitale impériale est un monde clos où les saisons, les parfums, les étoffes et les poèmes règlent le rythme de la vie. C'est dans cet univers d'une élégance presque irréelle qu'apparaît une femme dont le nom traversera les siècles : Murasaki Shikibu.

Son véritable nom demeure inconnu. Comme beaucoup de dames de la cour, elle est désignée par un surnom. « Murasaki » qui est emprunté à l'une des héroïnes de son roman, tandis que « Shikibu » rappelle la fonction occupée par un membre de sa famille au ministère des Cérémonies.

Elle naît vers 973 dans une branche secondaire du puissant clan Fujiwara. Son père, Fujiwara no Tametoki, est un lettré renommé, passionné de littérature chinoise.

À une époque où l'étude des classiques chinois est presque exclusivement réservée aux hommes, il remarque très tôt l'intelligence exceptionnelle de sa fille.

Un jour, dit-on, tandis qu'il enseigne les textes chinois à son fils, la jeune enfant retient les leçons avec une facilité déconcertante. Son père laisse alors échapper un soupir devenu célèbre :

« Ah ! Si seulement tu étais née garçon... »

Cette remarque, souvent citée, témoigne moins d'un regret que des limites imposées aux femmes de son époque. Pourtant, ces limites n'empêcheront jamais Murasaki d'apprendre.

Elle grandit entourée de poésie, de musique, de calligraphie et de littérature. Elle maîtrise les kana, l'écriture japonaise utilisée par les femmes, mais comprend également les caractères chinois, savoir rare qui nourrira toute son œuvre.

Vers l'âge de vingt-cinq ans, elle épouse Fujiwara no Nobutaka, un noble plus âgé qu'elle. Leur bonheur est de courte durée. Deux ans après leur mariage, son mari meurt, la laissant veuve avec une petite fille.

Ce deuil marque profondément sa personnalité. Les textes qu'elle écrira plus tard portent l'empreinte constante de l'impermanence, cette conscience que toute beauté est appelée à disparaître.

Sa réputation de femme cultivée attire bientôt l'attention de la cour impériale. Elle devient dame de compagnie de l'impératrice Fujiwara no Shōshi, fille du tout-puissant Fujiwara no Michinaga.

Le palais est alors le cœur intellectuel du Japon.

Les dames échangent des poèmes comme d'autres échangent aujourd'hui des messages.

Un éventail décoré, une branche de prunier ou une feuille d'érable accompagnent souvent quelques vers qui peuvent décider d'une amitié, d'une réconciliation ou d'un amour.

Murasaki observe tout :

Les rivalités, les ambitions, les intrigues politiques., les passions secrètes, les jalousies, les cérémonies, les naissances et les décès.

Elle note les gestes, les silences, les regards derrière les paravents.

Toute cette matière deviendra bientôt un monument littéraire.

C'est probablement entre 1001 et 1012 qu'elle compose progressivement Le Dit du Genji (Genji Monogatari).

L'œuvre circule d'abord sous forme de chapitres copiés à la main. Chaque nouveau récit est attendu avec impatience par les dames de la cour.

Jamais encore un écrivain n'avait exploré avec une telle finesse les sentiments humains.

Le héros, le prince Hikaru Genji, est d'une beauté presque surnaturelle. Fils d'empereur écarté de la succession, il traverse les splendeurs et les drames de la cour impériale.

Autour de lui gravitent des dizaines de personnages dont chacun possède une psychologie complexe :

Amours impossibles, jalousies, mariages politiques, espoirs,vieillesse, perte des êtres chers.

Tout est raconté avec une délicatesse extraordinaire.

Mais le véritable sujet du roman est peut-être ailleurs.

À travers Genji, Murasaki décrit la fragilité de toute existence :

La jeunesse passe.

Les fleurs tombent.

Les palais changent de maîtres.

Les enfants deviennent adultes.

Les passions les plus ardentes finissent par s'éteindre.

Cette vision annonce déjà la sensibilité bouddhique qui marquera la littérature japonaise pendant des siècles.

Le roman compte cinquante-quatre chapitres et près de quatre cents personnages.

Il est souvent considéré comme le premier grand roman psychologique de l'histoire mondiale.

Contrairement aux récits héroïques de nombreuses civilisations, il ne glorifie ni les batailles ni les conquêtes.

Il s'intéresse au cœur humain.

À la nuance.

Aux émotions.

À ce qui demeure invisible.

CHRONIQUE SUR MURASAKI SHIKIBU  (1ère partie)

Poésie par Philémon

 

 

Rideau de bambou
une cithare répond
au chant des grillons
Dans la chambre du palais
l'automne ferme les yeux

 

Brume sur l'étang 
Murasaki sourit peu
l'encre est son miroir
Les femmes parlent plus bas
que les feuilles du saule

 

Sous la pleine lune
les éventails refermés
gardent les secrets.
Le Dit du Genji demeure
comme un parfum dans la nuit.

 

Le chant du coucou
éveille les souvenirs
du palais ancien
Chaque amour naît pour mourir
chaque vers pour le sauver

 

Rosée du matin
sur les manches de soie grise,
rien ne dure ici.
Même le Prince resplendit
comme un reflet sur l'eau.

 

Dernière bougie
Murasaki pose enfin
son pinceau d'hiver
Dans le souffle de l'aurore
Genji continue son rêve

 

Les pages du palais

 

Le palais s'éveille avant les hommes. Les dames de cour échangent des poèmes comme d'autres offriraient des fleurs. Au fond d'une galerie, Murasaki Shikibu observe les gestes minuscules qui deviennent destin. Elle comprend déjà que le véritable royaume n'est pas celui des empereurs mais celui de la mémoire. Ainsi naît peu à peu Le Dit du Genji, où chaque émotion survit davantage que les fastes de la cour.

Brume sur les stores
une plume suit la pluie
c’est l'aube sans bruit.

 

Le parfum des manches

 

Dans le Genji, un parfum suffit à rappeler une présence disparue. Les vêtements parlent, les couleurs murmurent, les saisons deviennent des messagères. Rien n'est jamais tout à fait perdu tant qu'un souvenir peut renaître d'une senteur ou d'une branche en fleurs.

Vent de printemps
une manche oubliée danse
parmi les cerisiers.

 

L'impermanence

 

Le Prince Genji croit parfois retenir le bonheur. Pourtant, les jardins changent avant lui. Les fleurs tombent sans regret et les chants s'éloignent. Murasaki Shikibu n'enseigne pas le désespoir ; elle montre simplement que la beauté est inséparable de son effacement.

Pétales au vent
le miroir garde un visage
déjà lointain.

 

L'encre

 

Chaque trait de pinceau ressemble à une respiration. L'écriture ne cherche pas à vaincre le temps ; elle lui offre seulement un refuge. Voilà pourquoi le Dit du Genji continue de parler à ceux qui ouvrent ses pages mille ans plus tard.

Sous la lampe
l'encre devient rivière
vers le silence.

CHRONIQUE SUR MURASAKI SHIKIBU  (1ère partie)
CHRONIQUE SUR MURASAKI SHIKIBU  (1ère partie)

Voir les commentaires

MATSUO BASHÔ le pèlerin du haïku

6 Juillet 2026, 17:52pm

Matsuo Bashô par Hokusaï

Matsuo Bashô par Hokusaï

Hermitage de Bashô, par Hiroshige

Hermitage de Bashô, par Hiroshige

Parmi les grandes figures de la littérature universelle, rares sont celles dont l'existence semble avoir épousé avec autant de fidélité leur œuvre que Matsuo Bashô.

Poète, voyageur, maître spirituel autant qu'artisan des mots, il fit de sa vie une quête ininterrompue de la beauté simple et de l'éveil intérieur.

Son nom demeure aujourd'hui indissociable du haïku, cette forme poétique d'une extrême concision qui, entre ses mains, atteignit une profondeur jusque-là inconnue.

Matsuo Bashô naquit en 1644 dans la province d'Iga, aujourd'hui rattachée à la préfecture de Mie.

Son nom de naissance est Matsuo Kinsaku, puis Munefusa à l'âge adulte.

Sa famille appartient à la petite noblesse rurale, les samouraïs de rang modeste, suffisamment instruits pour recevoir une solide éducation classique mais sans véritable fortune.

Très jeune, il entre au service de Tôdô Yoshitada, un jeune seigneur passionné de poésie.

Les deux adolescents composent ensemble des haikai, forme populaire et souvent humoristique de poésie en chaîne. Cette amitié marque profondément Bashô.

Lorsque Yoshitada meurt prématurément en 1666, le poète connaît une crise existentielle qui bouleverse le cours de son existence.

Plutôt que de poursuivre une carrière de samouraï, il choisit la voie de la poésie.

Bashô quitte sa province natale pour Kyoto, puis s'installe à Edo, l'actuelle Tokyo, vers 1672. Edo est alors une ville en pleine expansion, capitale du shogunat Tokugawa, où affluent artistes, marchands et intellectuels.

Il y enseigne rapidement la poésie et rassemble autour de lui un cercle de disciples. Ses premiers recueils témoignent encore d'une recherche de virtuosité, héritée des écoles contemporaines.

Mais Bashō sent que cette poésie brillante manque d'âme.

Son idéal devient peu à peu la simplicité.

Cette simplicité n'est pas pauvreté du langage, mais dépouillement intérieur.

Vers 1680, un disciple offre au maître une petite cabane dans la banlieue d'Edo. Dans le jardin pousse un bananier japonais, appelé bashô.

L'arbre devient rapidement le symbole du lieu.

Le poète adopte alors définitivement ce nom de plume : Bashô

Sa cabane devient un refuge où viennent étudiants, moines, voyageurs et amis. C'est là qu'il élabore progressivement une nouvelle conception du haïku.

Pour lui, le poème ne doit plus chercher à surprendre ni à divertir. Il doit révéler l'instant.

Voir ce que personne ne remarque.

Entendre le silence derrière les choses.

Chaque pas était une prière, chaque souffle un vers.

Le vieil étang
une grenouille plonge
le bruit de l’eau
 

Ce vers, qu'il composa dans sa prime jeunesse, devint le mantra de son existence : la capacité de saisir l'instant infini dans la simplicité d'un battement d'aile ou d'une goutte d'eau.

 

À partir de 1684 commence la période des grands voyages.

Il s'exila volontairement dans l'errance sacrée, déclarant : « Les mois et les jours sont des voyageurs éternels ; l'année qui passe et l'année qui revient sont aussi des voyageurs. »

Bashô parcourt le Japon presque sans ressources, à pied, malgré une santé fragile. Il visite les anciens sanctuaires, les montagnes sacrées, les villages oubliés, les rivages battus par les vents.

Le voyage devient une pratique spirituelle.

Chaque paysage est une méditation.

Chaque rencontre nourrit sa poésie.

Ses journaux de voyage mêlent prose et haïku dans une forme littéraire nouvelle qui exercera une influence durable sur toute la littérature japonaise.

Parmi ses œuvres majeures figurent :

  Nozarashi Kikô (« Journal d'un squelette exposé aux intempéries »).

  Kashima Kikô (« Voyage à Kashima »).

  Sarashina Kikô (« Voyage à Sarashina »).

  Oi no Kobumi (« Carnet dans la gibecière »).

  Oku no Hosomichi (« La Sente étroite du Bout-du-Monde »), chef-d'œuvre absolu de la littérature       japonaise.

Ce dernier relate le voyage entrepris en 1689 avec son disciple Kawai Sora.

Pendant près de cinq mois, ils parcourent plus de deux mille kilomètres à travers le nord du Japon.

L'ouvrage n'est pas seulement un récit de voyage.

Il est une méditation sur le temps, la mémoire, les ruines, la nature et l'impermanence.

Bashô transforme profondément le haïku .

Il lui donne une portée philosophique.

Sa poésie s'appuie sur plusieurs notions essentielles de l'esthétique japonaise:

- Le wabi célèbre la beauté de la pauvreté volontaire.

- Le sabi exprime la patine du temps, la solitude et la sérénité.

- Le karumi, développé dans les dernières années de sa vie,     recherche une légèreté qui laisse parler naturellement les   choses.

Son objectif est de disparaître derrière le poème.

Le poète ne doit pas imposer son émotion.

Il doit permettre au lecteur de l'éprouver lui-même.

Bien que Bashô n'ait jamais été moine à proprement parler, son existence est profondément marquée par le bouddhisme zen.

Il fréquente des religieux, pratique la méditation et partage plusieurs intuitions fondamentales du zen :

l'impermanence de toute chose,

la présence absolue de l'instant,

la disparition de l'ego,

la communion avec la nature.

Cependant, sa pensée reste ouverte.

On y trouve également des influences du taoïsme, du shinto et de la poésie classique chinoise.

Autour de Bashô se constitue progressivement une véritable école.

Parmi ses disciples les plus célèbres figurent Kawai Sora, Mukai Kyorai, Hattori Dohô, Takarai Kikaku et Nozawa Bonchô.

Le maître ne leur enseigne pas seulement des techniques d'écriture.

Il les invite à transformer leur regard.

Selon lui, un bon haïku ne naît pas d'une idée brillante mais d'une rencontre authentique avec le réel.

Ces derniers jours:

En 1694, malgré une santé de plus en plus fragile, Bashô reprend la route.

Il voyage dans la région d'Osaka où il tombe gravement malade.

Entouré de ses disciples, il compose un ultime haïku devenu célèbre :

« Malade en voyage
mes rêves errent encore
sur la lande desséchée. »

Il meurt le 28 novembre 1694, à l'âge d'environ cinquante ans.

Il est enterré près du temple Gichû-ji, sur les rives du lac Biwa.

Après sa disparition, Bashô devient rapidement la référence absolue du haïku.

Son œuvre est étudiée dans tout le Japon.

Aux XVIIIe et XIXe siècles, des maîtres comme Yosa Buson et Kobayashi Issa poursuivent son héritage tout en développant leur propre sensibilité.

Plus tard, Masaoka Shiki renouvelle le genre et popularise le terme moderne de « haïku », tout en reconnaissant Bashô comme son plus grand prédécesseur.

Aujourd'hui, ses poèmes sont traduits dans la plupart des langues du monde.

Ils inspirent écrivains, peintres, photographes, cinéastes et philosophes.

Sa cabane a disparu depuis longtemps, mais le bananier demeure le symbole d'une manière d'habiter le monde : avec attention, humilité et disponibilité.

Bashô n'a jamais recherché la gloire.

Il voulait seulement suivre ce qu'il appelait « la voie de la poésie ».

Trois siècles après sa mort, cette voie continue d'inviter chacun à regarder une feuille tomber, à écouter une grenouille plonger dans un vieil étang, ou à contempler le silence d'une montagne.

Là réside peut-être le véritable héritage de Bashô : montrer que l'infini peut tenir dans quelques syllabes, dès lors que le regard est juste.


 

Que la grâce de Bashô soit avec vous, dans la contemplation de la grenouille qui plonge.

 

Portrait du poète Bashô

Portrait du poète Bashô

POÉSIE

Par Philémon

 

Sous le bananier
Le vent tourne une page
Personne ne parle


Chemin de montagne
Le bâton de Bashô sait
Ce que tait la mousse

 

Aube sur le pont
Mais l'ombre du voyageur
Traverse l'eau claire

 

Temple abandonné.
Même la cloche écoute
La pluie d'automne

 

 

Premier chant du geai.
Le carnet reçoit encor
L’encre du silence

 

Lune de printemps.
Une sandale oubliée
Montre le sentier

 

Le vieil étang dort.
Le ciel saute avec la pluie
Dans les yeux du moine

 

Brume du matin
Chaque pin devient un vers
Que lit la rivière

Déplacements suivis par Bashô

Déplacements suivis par Bashô

Compagnons du poète

Compagnons du poète

Suite :

 

Neige sur la route.
Le poète disparaît
Reste le vent blanc

 

Au bout du voyage
Le bananier fait encor
De l'ombre au monde

 

 

Bâton

Le voyage commence toujours avant le premier pas. Bashô le savait. Son bâton n'était pas seulement un appui : il était la mesure du chemin. Chaque halte devenait une demeure, chaque départ une manière d'habiter le monde autrement. Celui qui marche assez longtemps découvre que les paysages traversent aussi son cœur.

Rosée du matin
Le vieux bâton connaît mieux
Le poids des nuages

Bananier

La plante dont il emprunta le nom n'offrait ni fruits généreux ni bois précieux. Ses larges feuilles se déchiraient au moindre vent. Pourtant, c'est auprès d'elle que le poète choisit de vivre. La fragilité peut devenir une école. Ce qui se brise enseigne parfois mieux que ce qui résiste.

Feuille déchirée
Dans chaque fente demeure
Un souffle d'été

L'étang

On croit connaître l'étang célèbre. On répète la grenouille, l'eau, le bruit. Mais le véritable poème se trouve peut-être dans le silence qui précède le saut. Ce bref instant où le monde semble retenir son souffle avant de recommencer à respirer.

Vieille eau dormante
Une ride va porter
Toute la saison

Compagnons

Les disciples marchaient avec leur maître, mais chacun suivait une route différente. Bashô n'enseignait pas des règles : il apprenait à regarder. Les fleurs, les paysans, les auberges, les enfants, les montagnes formaient un même livre sans couverture.

Fin du crépuscule
Sur la même longue route
Des pas différents

Dernier voyage

Lorsque la maladie ralentit sa marche, le désir de voyager ne s'éteignit pas. Le corps devenait plus fragile, mais l'esprit continuait d'ouvrir les chemins. Peut-être est-ce là le véritable voyage : celui qui ne dépend plus des jambes, mais du regard posé sur l'instant.

Lune d'automne
Même voyage immobile
Le cœur du poète

Matsuo Bashô

Matsuo Bashô

Bashô et la lune, lors d'un festival, par Yoshitoshi.

Bashô et la lune, lors d'un festival, par Yoshitoshi.

Statue de Bashô , commémorant son arrivée à Ogaki

Statue de Bashô , commémorant son arrivée à Ogaki

Mémorial construit en l'honneur du 300e anniversaire de sa mort.

Mémorial construit en l'honneur du 300e anniversaire de sa mort.

Voir les commentaires

LE YOKAI DES ROUTES DE HIROSHIGE

28 Juin 2026, 07:49am

LE YOKAI DES ROUTES DE HIROSHIGE

Rappel de la définition d'un yokai : c'est un phénomène qui dépasse la compréhension humaine et qui ne peut être expliqué que par l'existence d'une entité surnaturelle.

Le yokay fait partie de la tradition et de la culture du Japon.

 

On dit qu’il existe des esprits qui ne vivent ni dans les forêts, ni dans les temples, mais dans les images.

Pas des images immobiles , non, celles qui contiennent un passage.

Les anciens graveurs murmuraient parfois à demi-voix qu’un yokai s’était glissé un jour dans les planches du Tōkaidō. Personne ne savait quand.

Peut-être au moment précis où l’artiste comprit que la route n’était pas une ligne, mais une suite d’instants.

On l’appelait , faute de mieux : Kage no Tabi. le Voyageur d’Ombre.

Kage no Tabi n’a pas de forme fixe. Parfois il est un voyageur en retard. Parfois une silhouette trop immobile sous une averse.
Parfois , simplement , un vide là où quelqu’un devrait être.

Il apparaît surtout dans les œuvres où le monde semble en mouvement.

Comme dans Les Cinquante-trois Stations du Tōkaidō. Car une route attire ce qui passe… et ce qui ne s’arrête jamais.

On raconte qu’un soir d’hiver, un apprenti graveur travaillait tard dans l’atelier. Il recopiait une estampe représentant une station enneigée. Le silence était profond.

Puis il entendit un pas.

Un seul.

Il leva les yeux , personne.

Mais sur le papier… une empreinte de plus.

Le yokai ne hante pas les hommes. Il hante les transitions.

Les ponts.
Les seuils.
Les instants où l’on passe d’un lieu à un autre.

C’est pourquoi il se tient souvent près de cette estampe : Pluie soudaine sur le pont Shin-Ōhashi

Regardez bien. Tous fuient la pluie. Sauf un.

Avec les années, le yokai devint plus audacieux.

Dans les Cent vues d'Edo, il ne se cache plus seulement dans les silhouettes, il se glisse dans les cadrages eux-mêmes.

Une branche coupe le monde. Un angle cache l’essentiel. Quelque chose est toujours hors champ.

Et c’est là qu’il réside.

Certains disent que Kage no Tabi est né du bokashi, ce dégradé qui fait glisser les couleurs. Entre deux teintes, il existe un espace incertain.

Ni tout à fait bleu. Ni tout à fait vide. Un passage parfait pour une chose sans forme.

À la fin de sa vie, Utagawa Hiroshige aurait senti quelque chose. Non pas une peur. Plutôt… une compagnie.

Comme si quelqu’un avait parcouru toutes ses routes sans jamais s’arrêter.

Et lorsqu’il écrivit son dernier poème, certains jurent qu’il n’était pas seul.

Depuis lors, si vous observez attentivement une estampe de Hiroshige… prenez votre temps.

Ne regardez pas seulement ce qui est là. Regardez ce qui manque. Car quelque part, entre la pluie et le silence, le Voyageur d’Ombre continue son chemin.

L’innovation de Utagawa Hiroshige tient précisément à cette capacité de suggérer plus qu’à montrer.

Ses cadrages coupés, ses plans rapprochés inattendus, son usage du bokashi, ou encore ces instants météorologiques (pluie, neige, brume) créent des zones d’incertitude.

Et c’est dans ces interstices que l’imaginaire , qu’il soit poétique ou peuplé de yokai , peut naturellement se glisser.

Ce n’est sans doute pas un hasard si ses œuvres, comme les Cent vues d'Edo, donnent souvent l’impression que le monde continue au-delà du cadre.

Il ne ferme jamais complètement l’image , il l’ouvre.

LE YOKAI DES ROUTES DE HIROSHIGE

POESIE PAR PHILEMON

 

Haïbun
La première trace

Dans une estampe, un homme marche sous la pluie. Rien d’étrange. Et pourtant, si l’on regarde bien, ses pas ne touchent pas tout à fait le sol.

Pluie sans bruit
Entre deux pas hésitants
L’ombre avance seule

Neige vivante

La neige devrait effacer toute trace. Pourtant, parfois, elle révèle ce qui ne devrait pas être vu.

Blanc immobile
Une trace sans origine
Et nul voyageur

Le pont

Un pont relie deux rives. Mais il n'appartient à aucune.

Sous l’averse vive
Un homme ne se retourne pas
Il attend encore

 

Derrière la branche

Le regard croit voir, mais il est guidé. Ce qui est caché devient plus présent que ce qui est montré.

Prunier en avant
Derrière un monde retient
Son souffle ancien

 

Entre deux couleurs

Le monde ne change pas d’un coup. Il glisse. Et dans ce glissement, quelque chose peut naître.

Bleu qui se défait
Là où la couleur hésite
Une présence naît

  1. Tankas

Edo s’étend là
Cent vues comme cent saisons
Murmure urbain
Hiroshige en fragments
Capte l’âme fugitive

 

  1. Le vent sur la mer
    Barques minuscules fuient
    Vers un horizon
    Dans un dégradé léger
    Le ciel respire d’azur

  2.  

    Un pont une pluie
    Un instant saisi sans bruit
    Et tout se courbe
    La modernité surgit
    Avec un geste ancien

  3.  

Voyage immobile
Le regard devient chemin
Feuilles et nuées
Les estampes nous portent
Plus loin que les sandales

 

Perspective neuve
Cadre tranché audacieux
Branche au premier plan
L’horizon soudain lointain
Ouvre un théâtre secret

  1.  

Dernier paysage
Le pinceau s’efface presque
Il reste la pluie
Et l’empreinte d’un instant
Que nul vent n’effacera

 

 

Les Cent vues d’Edo

 

La ville n’est plus seulement un lieu, mais un rythme. Hiroshige en saisit les saisons, les fêtes, les silences. Edo devient une mosaïque sensible, où chaque image est une fenêtre ouverte.

Ville en cent souffles
L’hiver l’été se répondent
Univers morcelé

LE YOKAI DES ROUTES DE HIROSHIGE
Vue nocturne du quartier de Edo : Saruwaka-Machi, estampe de Hiroshige.

Vue nocturne du quartier de Edo : Saruwaka-Machi, estampe de Hiroshige.

Voir les commentaires

UTAGAWA HIROSHIGE artiste peintre

22 Juin 2026, 08:55am

La forêt du sanctuaire de Sujin au bord de la rivière Sumida, estampe de Hiroshige

La forêt du sanctuaire de Sujin au bord de la rivière Sumida, estampe de Hiroshige

Le Poète du Paysage Japonais (1797–1858)

 

 

Né à Edo (l'actuelle Tokyo) en 1797 sous le nom de Andō Tokutarō, Hiroshige naît dans une famille de pompiers de la ville.

Dès son plus jeune âge, il montre une fascination pour le dessin. À l'âge de 14 ans, il entre dans l'atelier de Utagawa Toyohiro, l'un des maîtres les plus respectés de l'école Utagawa. C'est là qu'il reçoit le nom d'artiste Hiroshige.

Contrairement à son contemporain Katsushika Hokusai, qui a connu une vie de bohème et de voyages, Hiroshige mène d'abord une vie très stable et conventionnelle, occupant même un poste de fonctionnaire dans les services de pompiers de Edo pour compléter ses revenus.

Cette stabilité apparente cache cependant une soif d'art inextinguible.

Bien qu'il ait produit des portraits d'acteurs de kabuki et des scènes de beauté féminine (bijinga) dès les années 1820, son style reste académique et conventionnel.

Le tournant décisif de sa carrière survient en 1830, lorsqu'il découvre les œuvres de Katsushika Hokusai, notamment Trente-six vues du mont Fuji.

C'est précisément vers l'âge de 36 ans que Hiroshige change tout.

Il publie sa série la plus célèbre, Les Cinquante-trois Étapes du Tōkaidō (Tōkaidō Gojūsan-tsugi).

Un jour, il quitta Edo. Il suivit la grande route, celle que l’on nomme Tōkaidō, où passent les marchands, les pèlerins, les soldats et les rêveurs.

Cette route du Tōkaidō, l'une des artères les plus célèbres du Japon féodal, reliait deux capitales majeures : Edo (l'actuelle Tokyo), siège du gouvernement du shogunat Tokugawa, et Kyōto, la résidence impériale.

Au XVIIIe siècle, sous l'ère Edo, cette route ne desservait pas seulement ces deux extrémités, mais traversait également 53 relais officiels (shuku) répartis le long du trajet.

Les principales villes situées sur ce parcours incluaient :

  • Edo (Nihonbashi, le point de départ)

    Kawasaki

    Yokohama (bien moins développée qu'aujourd'hui, la zone était un point d'étape)

    Odawara

    Shinagawa

    Kōbe (via la connexion vers Nara et Ōsaka )

    Kyōto (Gokōbashi, le point d'arrivée)

Le trajet passait par les provinces de : Izu, Sagami, Kai, Suruga, Tōtōmi, Mikawa, Owari, Mino, Ōmi, et Yamashiro.

La ville d'Ōtsu, juste au sud de Kyōto, était souvent considérée comme le dernier relais avant la capitale impériale.

Cette route était cruciale pour le contrôle politique et le commerce, permettant aux daimyos (seigneurs féodaux) de voyager régulièrement vers Edo selon le système sankin-kōtai (résidence alternée).

Le célèbre ouvrage d'Utagawa Hiroshige : Cinquante-trois stations du Tōkaidō, immortalise ces régions, villages , villes ainsi que les paysages traversés..

La route permettait de relier le pouvoir politique de l'est (Edo) au pouvoir impérial de l'ouest (Kyōto).

Bien que ce trajet traversait de nombreuses villes et villages (les 53 stations), ces deux cités étaient les seuls véritables centres urbains majeurs aux extrémités du parcours.

Les voyageurs continuaient souvent vers Ōsaka, située juste à côté de Kyoto et  qui était un nœud commercial vital, mais techniquement, le Tōkaidō lui-même ne la reliait pas directement comme terminus officiel.

Et là, il comprit :

Chaque pas est une image.
Chaque instant est un monde.
Il peignit les auberges, les ponts battus par la pluie, les voyageurs courbés sous le vent.

Et ses images devinrent si nombreuses que le peuple les emporta avec lui, comme on emporte un talisman.

Contrairement aux scènes de théâtre ou aux portraits de beautés qui dominaient alors l'Ukiyo-e*, Hiroshige se lance dans le paysage.

*Mouvement artistique de l'époque Edo qui signifie : "image du monde flottant"

Il ne s'agit pas seulement de représenter des lieux, mais de capturer l'atmosphère, le climat et la vie des voyageurs sur la route reliant Edo à Kyoto.

  • Il innove en déplaçant le centre d'intérêt des personnages vers l'environnement : la pluie, la neige, le vent et les saisons deviennent les véritables protagonistes.

    De fait la série est un triomphe immédiat. Elle révolutionne l'estampe japonaise et ouvre la voie à une nouvelle ère où la nature et la vie quotidienne deviennent des sujets nobles.

Après le succès du Tōkaidō, Hiroshige ne cesse de produire. Il voyage à travers le Japon et réalise des séries majeures qui cimentent sa légende :

  • Les Cent Vues d'Edo (Meisho Edo Hyakkei) :

    Considérées comme une exploration poétique de sa ville natale à travers les saisons.

    Les Trente six Vues du Mont Fuji:

    Qui sont une réponse directe à Hokusai, mais avec une sensibilité plus lyrique et moins géométrique.

    Les Voyages des Postes:

    Nouvelles séries inspirées d'autres routes officielles du Japon.

Il maîtrise alors parfaitement la technique du bokashi (dégradé subtil), permettant des ciels nuageux, des aubes rosées et des effets de pluie d'une finesse inégalée.

Ses compositions deviennent plus audacieuses, utilisant des cadrages inhabituels (vues en contre-plongée, personnages coupés par le bord de l'image) qui trahissent l'influence de la photographie naissante et de l'art occidental, bien qu'il n'ait jamais voyagé hors de son pays.

Vers la fin de sa vie, Hiroshige, bien que souffrant de maladie, reste incroyablement productif.

Sa dernière œuvre majeure: Les Cent Vues d'Edo (Meisho Edo Hyakkei), est publiée en 1857-1858.

Ses estampes sont d'une intensité émotionnelle particulière, souvent décrites comme une méditation sur la mortalité et la beauté éphémère de la vie.

Les dernières œuvres de Hiroshige, comme Une pluie soudaine sur le pont d'Ōhashi, sont empreintes d'une sérénité et d'une mélancolie qui évoquent une forme de détachement spirituel

Il meurt le 12 octobre 1858 à Edo, peu de temps après avoir terminé la série.

Il est enterré au temple Zōshō-ji. à Edo (aujourd'hui Tokyo), il est mort en tant qu'artiste, entouré de ses élèves et de ses admirateurs.

Curieusement, il a donné le nom de Hiroshige II à son élève le plus proche (Shigemasa), qu'il adopta comme successeur, alors que ce dernier ait eu une carrière moins prolifique par la suite.

La vraie gloire de Hiroshige a éclaté après sa mort. Dans les années 1860, des milliers d'estampes japonaises arrivent en Europe, par les Pays-Bas , utilisées notamment comme papier d'emballage pour la porcelaine.

Les artistes occidentaux, surtout les Impressionnistes et les Néo-impressionnistes, sont stupéfiés par la beauté de ces œuvres.

  • Vincent van Gogh, grand collectionneur d’estampes (il en possédera plus de 400) a directement copié: Pluie soudaine au-dessus d'Ōi dans sa peinture: La Pluie.

    Claude Monet a collectionné plus de 200 estampes de Hiroshige et s'est inspiré de ses compositions pour ses séries de nymphéas et de la cathédrale de Rouen.

    James McNeill Whistler et Mary Cassatt ont également intégré la sensibilité de Hiroshige dans leurs œuvres.

  •  

Hiroshige est aujourd'hui reconnu comme le père du paysage moderne en art.

Il a réussi à transformer une simple vue de la nature en une expérience émotionnelle universelle, prouvant que la beauté réside dans l'instant présent et la simplicité des choses.

On raconte qu’en 1858, une grande épidémie de choléra emporta de nombreux habitants de la ville. Il en fut.

Et dans ses derniers jours, il aurait laissé un poème , comme un dernier souffle posé sur la route.

Le pinceau s’arrête. Mais le regard, lui, continue:

Je laisse derrière
Edo et ses cent paysages
Et pars en nuage

Portrait de Hiroshige , estampe de  Kunisada.

Portrait de Hiroshige , estampe de Kunisada.

La Maison de thé au Grand père , à Meguro, estampe de Hiroshige.

La Maison de thé au Grand père , à Meguro, estampe de Hiroshige.

Poésie par Philémon

EN ROUTE...

Les cinquante-trois souffles
Pieds et nuages
Dans chaque relais dorment
Un instant d’éternité

 

Pluie oblique tombe 
Pont d’Ōhashi frissonne
Des passants pressés
Le monde devient rideau
D’encre et de silence

 

Sous le vieux prunier 
Kameido exhale en bleu
Un parfum d’hiver
L’œil traverse la branche
Comme un rêve suspendu

 

Neige sur Kanbara
Le pas devient souvenir
Trace dans le blanc
La nuit avale les formes
Et garde le silence

 

Bokashi *discret
Les couleurs glissent sans bord
A l’exemple du temps
L’artiste souffle un monde
Entre quelques nuances

*technique du dégradé

 

Haïbun

 

La route du Tōkaidō

 

Il marche sans quitter l’atelier. La route devient série, et chaque station un souffle nouveau. Les voyageurs ploient sous la fatigue, mais les paysages, eux, s’étirent à l’infini. Hiroshige invente un Japon vu par fragments, où l’espace est une succession de haltes.

Relais dans le vent
Sandales et nuages mêlés
Route intérieure


 

Pluie soudaine sur le pont d’Ōhashi

 

La pluie n’est pas un décor, mais un événement. Les lignes obliques traversent la feuille comme des cordes tendues. Les corps se penchent, pressés. L’instant est fugitif, mais l’image, elle, demeure.

Rideau de pluie fine
Le pont devient passage bref
Le monde se sauve

 

Le prunier de Kameido

 

Un tronc massif, presque démesuré, occupe le premier plan. Le regard doit contourner l’obstacle pour atteindre le paysage. C’est là une révolution : le cadre n’est plus neutre, il impose sa présence.

Vieille branche sombre
L’horizon en morceaux bleus
L’œil apprend à voir

Les pruniers de Kamada, estampe de Hiroshige

Les pruniers de Kamada, estampe de Hiroshige

Le jardin des pruniers à Kameido, estampe de Hiroshige.

Le jardin des pruniers à Kameido, estampe de Hiroshige.

Averse sur le pont Shin Ohasi, estampe de Hiroshige.

Averse sur le pont Shin Ohasi, estampe de Hiroshige.

Voir les commentaires

Sanctuaire de FUSHIMI INARI TAISHA

11 Juin 2026, 12:36pm

Torii et statue de renard Inari

Torii et statue de renard Inari

Estampe de Hasegawa Sadanobu

Estampe de Hasegawa Sadanobu

Sanctuaire de FUSHIMI INARI TAISHA

Afin de vous présenter ce lieu exceptionnel , je me suis inspiré des guides touristiques et notices de voyages au Japon.


 

Fushimi Inari Taisha est le plus grand sanctuaire shinto du Japon, situé au sud de Kyoto.

La beauté de ce complexe incontournable se dévoile au gré d'une randonnée pédestre qui sillonne le mont forestier, balisée par des milliers de portiques vermillons appelés torii.

Fushimi Inari Taisha est le principal et le plus grand sanctuaire consacré à la divinité Inari ; il chapeaute les 30.000 environ, lieux de cultes qui lui sont dédiés dans l’archipel.

Situé sur le mont Inari au sud de la chaîne de Higashiyama, il est facilement accessible depuis le centre de Kyoto grâce aux trains JR et Keihan et aux bus

D’ailleurs, il figure parmi les lieux les plus visités de l’ancienne capitale impériale, accueillant plusieurs millions de visiteurs par an, dont à peu près 3 millions pour la première prière de l’année Hatsumode (1ère visite dans un sanctuaire religieux pour la nouvelle année , entre les 1er et 3 janvier)


En 2011, il a célébré ses 1.300 ans mais ses prêtres estiment que l’endroit aurait été une terre sacrée depuis bien plus longtemps encore.

La fondation officielle de Fushimi Inari Taisha remonterait à 711. Le puissant clan Hata y installe sa divinité tutélaire Inari, qui préside notamment à l’agriculture, pour remédier à une année de mauvaises récoltes de riz.

Au début de l’époque de Heian (794 - 1185), le sanctuaire passe sous le patronage impérial et Kukai (Kobo Daishi), figure religieuse majeure au Japon, qui place son templeTo-ji sous la protection d’Inari, contribuant ainsi à la popularisation de ce kami et à la construction de ses sanctuaires dans tout le pays.

L’importance d’Inari-jinja grandit au fil des siècles et le culte d’Inari se complexifie. Ainsi, son champ d’action s’étend progressivement au commerce, à l’artisanat ou à l’industrie, et globalement à la recherche de prospérité.

Aujourd’hui, on le prie également pour la fertilité et les amours.

L’enceinte s’ouvre par la porte monumentale Romon, cadeau de Hideyoshi Toyotomi en 1589, et s’étend sur environ 87 hectares du pied jusqu'au sommet du mont Inari.

Malgré l’ancienneté du lieu, la plupart des édifices sont relativement récents, datant au plus tôt du XVe siècle.

Il en est de même pour l’attraction principale de Fushimi Inari Taisha : le tunnel de 10000 portails vermillons Senbon torii, dont la tradition remonte à la période Edo (1603 - 1868).

Les torii sont considérés comme des ex-voto destinés à Inari, en remerciements de vœux exaucés ou pour appuyer une prière.

En raison de l’association d’Inari à la prospérité et à la réussite en affaires, les torii offerts par les commerçants et entreprises se sont multipliés et constituent aujourd’hui la plus grande partie du tunnel.

Les inscriptions au dos des portiques, mystérieuses pour ceux qui ne lisent pas le japonais, rappellent en fait les noms des donateurs et la date du don.

S’attirer les faveurs d’Inari a un certain coût : il faut compter entre 175.000Y (~947€) et 1,3 million de Yens (~7.036€) en fonction de l’emplacement du torii !

Cette accumulation publicitaire est devenue une véritable image d’Épinal de Kyoto et son esthétique attire les foules.

La randonnée de Fushimi Inari Taisha consiste à faire l'ascension à pied du mont Inari qui culmine à 233 mètres environ, en traversant plusieurs tunnels de torii vermillons et via différents escaliers de pierre.

 

À l’entrée principale, l’enceinte sacrée est signalée par un 1er torii géant à côté duquel se dresse la porte Romon.

Il vous est conseillé de visiter brièvement le pavillon principal Go Honden, classé Trésor National, à l’architecture richement ornée de style Azuchi-Momoyama, avant d’accéder au début de la randonnée et aux premiers torii du tunnel Senbon torii.

La plupart des visiteurs se concentrent ici jusqu’à une première patte d’oie pour capturer la photo la plus percutante possible.

Cette partie est la plus embouteillée et certainement la plus désagréable à traverser mais, passé le premier embranchement, le calme et l’ambiance spirituelle reprennent peu à peu leurs droits.

Plus on monte, moins il y a de randonneurs et plus les torii sont variés, de pierre ou de bois et de toutes tailles.

Il ne faut pas hésiter à explorer les chemins de traverse qui mènent à de petits autels secondaires.

Au cours de l’ascension quelques boutiques vendent des toris (à partir de 2.500¥ / ~13,53€) ou des ema en forme de tête de renard, l’animal messager d’Inari dont de nombreuses statues sont aussi disséminées un peu partout.

En raison de l’association d’Inari à la prospérité et à la réussite en affaires, les torii offerts par les commerçants et entreprises se sont multipliés et constituent aujourd’hui la plus grande partie du tunnel.

Les inscriptions au dos des portiques, mystérieuses pour ceux qui ne lisent pas le japonais, rappellent en fait les noms des donateurs et la date du don.

S’attirer les faveurs d’Inari a un certain coût : il faut compter entre 175.000Y (~947€) et 1,3 million de Yens (~7.036€) en fonction de l’emplacement du torii !

Cette accumulation publicitaire est devenue une véritable image d’Épinal de Kyoto et son esthétique attire les foules.

La randonnée de Fushimi Inari Taisha consiste à faire l'ascension à pied du mont Inari qui culmine à 233 mètres environ, en traversant plusieurs tunnels de torii vermillons et via différents escaliers de pierre.

Le parcours arboré à flanc de colline représente :

  • - une distance d’environ 4 à 5 kilomètres ;

    - un nombre de 12.000 marches à grimper puis redescendre ;

    - un point de vue en hauteur sur le sud de la ville de Kyoto qui se dévoile à l'intersection Yotsutsuji ;

    - pour une durée totale d’environ 2 à 3 heures, dont 30 minutes environ pour faire la boucle au sommet du mont.

À l’entrée principale, l’enceinte sacrée est signalée par un 1er torii géant à côté duquel se dresse la porte Romon.

Il vous est conseillé de visiter brièvement le pavillon principal Go Honden, classé Trésor National, à l’architecture richement ornée de style Azuchi-Momoyama, avant d’accéder au début de la randonnée et aux premiers torii du tunnel Senbon torii.

La plupart des visiteurs se concentrent ici jusqu’à une première patte d’oie pour capturer la photo la plus percutante possible.

Cette partie est la plus embouteillée et certainement la plus désagréable à traverser mais, passé le premier embranchement, le calme et l’ambiance spirituelle reprennent peu à peu leurs droits.

Plus on monte, moins il y a de randonneurs et plus les torii sont variés, de pierre ou de bois et de toutes tailles.

Il ne faut pas hésiter à explorer les chemins de traverse qui mènent à de petits autels secondaires.

Au cours de l’ascension quelques boutiques vendent des toris (à partir de 2.500¥ / ~13,53€) ou des ema en forme de tête de renard, l’animal messager d’Inari dont de nombreuses statues sont aussi disséminées un peu partout.


 

Comme un tunnel de torii

Comme un tunnel de torii

Poésie FUSHIMI INARI par Philémon

Tankas

 

Sous l'arche rouge
Le renard guette l'aube
Dans le silence
Mille torii se succèdent
Rivière de feu dormant

 

La pluie de printemps
Vernit les piliers sacrés
Du sentier humide
Où les pas des visiteurs
Semblent encore résonner

 

Montagne d'Inari
Les cèdres gardent le seuil
Des dieux camouflés
Chaque torii franchi ouvre
Comme une chambre du cœur

 

Que du vermillon
Le chemin n'a plus de fin
Dans la pénombre
Un rayon d'or se suspend
Entre deux mondes unis

 

Le vent du soir joue
Dans les lanternes de pierre
Un cri de corbeau
Les dix mille portes veillent
Sur les songes des hommes

 

Au sommet brumeux
La ville devient nuage
Derrière les arcs
Il cherche un vieux poème
Gravé dans l'ombre du bois

 

Sous le clair de lune
Les portiques vermillons
Forment un tunnel
Chaque pas abandonne
Un regret au bord du sentier

Différents tunnel

Différents tunnel

Entrée du sanctuaire

Entrée du sanctuaire

Haïbun

 

L'entrée du sanctuaire

La foule se presse près des bâtiments principaux, mais dès les premiers torii franchis, le bruit se dissout. Le rouge intense des portiques absorbe les hésitations du voyageur. Chaque arche semble identique à la précédente, et pourtant chacune possède sa propre respiration. Peu à peu, le monde ordinaire reste derrière soi

Torii sans fin
Entre deux piliers rouges
Le chant d'un merle

La montée

Le sentier serpente sur les pentes du mont Inari. Les dons gravés au dos des torii racontent des générations de marchands, d'artisans et de croyants. Le temps paraît se plier à la courbe de la montagne. Plus on monte, plus le silence devient dense

Dans la mousse verte
Des feuilles d'érable roulent
Pas des pèlerins

Le renard

À un croisement, une statue de renard porte une clé dans sa gueule. Le regard de pierre semble suivre les visiteurs. Gardien des récoltes et messager des divinités, il veille depuis des décennies, peut-être des siècles, sur ce flot incessant d'êtres humains qui cherchent une réponse ou simplement un instant de paix

Sous l'œil du renard
La cloche du sanctuaire
Frémit dans le vent

Le retour

La descente commence alors que le soleil décline. Les torii deviennent plus sombres, presque pourpres. Entre leurs colonnes s'allument les premières lueurs de Kyoto. Le voyageur comprend que le chemin ne conduisait pas seulement vers un sommet, mais vers une manière différente de regarder le monde.

Crépuscule rouge
Au bout du dernier torii

La ville scintille.

Torii éclairé par des lanternes, le soir.

Torii éclairé par des lanternes, le soir.

Lanterne de couloir

Lanterne de couloir

Voir les commentaires

OKAYAMA KORAKUEN

5 Juin 2026, 16:12pm

Estampe de Hasui Kawase, 1934

Estampe de Hasui Kawase, 1934

OKAYAMA KORAKUEN
OKAYAMA KORAKUEN

C’est l’un des trois plus beaux jardins du Japon, et un site culturel renommé dans le monde entier.

Ikeda Tsunamasa, le Daimyo (seigneur féodal) d'Okayama, a en 1687, ordonné à son vassal Tsuda Nagatada de commencer la construction d'Okayama Korakuen.

Il a été achevé en 1700 et a conservé son aspect d'origine depuis la période Edo jusqu'à nos jours, à l'exception de quelques changements effectués par divers Daimyo.

Korakuen est l'un des rares jardins Daimyo dans les provinces où le changement historique peut être observé, grâce aux nombreuses peintures de la période Edo, aux registres de la famille Ikeda et aux anciens documents.

Ce jardin a été utilisé comme lieu de réception pour des invités importants mais aussi comme maison de repos pour le Daimyo, bien que des gens ordinaires aient également la possibilité de le visiter durant certains jours.

En 1884, la propriété a été transférée à la préfecture d'Okayama et le jardin a été ouvert au grand public.

Le jardin a subi de graves dommages pendant les inondations de 1934 et durant les bombardements de la Seconde Guerre mondiale en 1945, mais a heureusement été restauré sur la base de tableaux et de diagrammes datant de la période Edo.

En 1952, le parc Korakuen a été désigné comme site pittoresque du jardin en vertu de la Loi sur la protection des biens culturels, et est géré en tant que bien culturel historique à transmettre aux générations futures.

Aujourd’hui, plus de 60 grues sont élevées dans la préfecture dOkayama, plaçant ainsi cette préfecture numéro un dans l’élevage de ces volatiles,

Huit grues sont actuellement entretenues dans une volière à Korakuen, mais chaque année, au jour de l’an, elles sont libérées dans le jardin pour mettre en valeur leur belle silhouette.

POÉSIE par Philémon

 

Jardin KORAKUEN

 

Étang paisible
Une grue boit l’eau claire
Rideau de nuages
Château noir d’Okayama
Veille sur les pins anciens

 

 

Matin de printemps 
Les cerisiers du jardin
Ouvrent leurs nuages
Une odeur de terre humide
Monte des rives tranquilles

 

 

Au bord du sentier 
Une lanterne de pierre
Guette la rosée
Les pas d’un visiteur seul
S’effacent dans la verdure

 

 

La pluie de juillet 
Dessine mille cercles fins
Sur l’eau de l’étang
Les carpes disparaissent
Dans les profondeurs vertes

 

 

Sous le pont courbé 
Le vent d’été glisse encor
Parmi les iris
Nul ne trouble le miroir
Où s’endort le ciel du soir

 

 

Herbes d’automne 
Ondulent sur Yuishinzan
Au loin les corbeaux
La lumière du couchant
Embrase les feuilles rouges

 

 

Le pavillon vide 
Écoute s’écouler l’eau
Du ruisseau courbe
Un érable laisse choir
Sa dernière feuille d’or

 

Entre les roseaux 
La lune d’automne hésite
Comme une barque
Les étoiles se dispersent
Sur la surface obscure

 

 

Trois cents ans déjà 
Et pourtant le même rêve
Demeure vivant
Dans les allées Korakuen
Marche encore l’ancien temps

 

 

Haïbuns


Le château

Depuis certaines allées, le château d’Okayama surgit derrière les arbres. Sa silhouette sombre contraste avec la douceur des pelouses. Le jardin et la forteresse semblent dialoguer à travers les siècles.

Au-delà des pins
Le château noir se dresse
Chant d’une cigale

 

Les grues 

Il s’arrête devant l’étang principal. Deux grues avancent lentement sur un îlot de verdure. Rien ne semble pressé. Les arbres, les nuages et les oiseaux se reflètent ensemble dans une eau si calme qu’elle paraît retenir le temps.

Des grues dans l’étang
Le ciel descend doucement
Jusqu’à leur reflet

 

  1. Pluie d’été 

  2. Une pluie légère tombe sans vent. Les visiteurs ouvrent leurs ombrelles. Le jardin change alors de visage ; les couleurs deviennent plus profondes, les mousses plus lumineuses.

    Sous les gouttes d’eau
    Un autre jardin surgit
    Dans cette ondée

     

  3. Soir d’automne 

  4. Le soleil disparaît derrière les collines. Les érables se teintent de cuivre. Les derniers promeneurs ralentissent le pas, comme s’ils souhaitaient prolonger encore quelques instants cette lumière.

    Feuilles écarlates
    Le soir emporte avec lui
    La voix des hôtes

     

     

  1. Hiver

Le froid vide les allées. L’espace paraît immense. Quelques oiseaux traversent le ciel gris. Le Korakuen retrouve alors quelque chose de son ancien secret, lorsque seuls les hôtes du Daimyō pouvaient le parcourir.

Jardin déserté
Dans l’étang couleur d’acier
Un nuage passe


 

Estampe de Kawase Hasui

Estampe de Kawase Hasui

Etang Kayo no ike, rare lotus blanc.

Etang Kayo no ike, rare lotus blanc.

Pavillon Ryuten

Pavillon Ryuten

Jardin Korakuen

Jardin Korakuen

Pavillon de thé

Pavillon de thé

Grues en liberté

Grues en liberté

Voir les commentaires

HOICHI

30 Mai 2026, 09:36am

Hôichi , joueur de biwa.

Hôichi , joueur de biwa.

Dramatique bataille de Dan no Ura

Dramatique bataille de Dan no Ura

Voici une histoire extraite d’un chanson basée sur des faits historiques avérés.


 

Dans la ville de Hôfu, près des côtes du sud du Japon, vivait un jeune homme aveugle nommé Hôichi.

Il était musicien, joueur de biwa (un luth traditionnel à 4 cordes)
Et il avait un don rare : quand il jouait, même les plus durs guerriers pleuraient.

Ses chansons racontaient surtout une grande tragédie ancienne :la chute des Taira, un clan noble vaincu lors de la bataille de Dan-no-ura.

Les esprits de cette guerre, dit-on, erraient encore sur les rivages.

Hôichi vivait dans un temple bouddhiste.

La nuit, il jouait seul, dans la cour silencieuse.

Un soir, un serviteur du monde invisible vint le chercher.

Notre musicien entendit des pas. Puis une voix élégante.

Des guerriers invisibles aux yeux ordinaires étaient venus le voir.

Ils lui dirent :

“Viens jouer pour notre maître.”

Hôichi, ignorant qu’il s’agissait de fantômes, les suivit.

On le mena à un grand palais.

Là, dans une salle immense, des nobles spectres étaient assis en silence.

Ils portaient des armures anciennes, des visages pâles, des regards vides.

Et devant eux, Hôichi joua.

Il joua la bataille de Dan-no-ura.

Il joua les navires, les flèches, la mer rouge.

Il joua la mort des guerriers.

Et les esprits pleuraient.

Chaque nuit, ils revenaient le chercher.

Et chaque nuit, il jouait pour eux, sans savoir qu’il jouait pour les morts.

Mais les moines du temple commencèrent à s’inquiéter.

Ils comprirent qu’Hôichi disparaissait la nuit.

Et surtout : qu’il revenait épuisé, comme vidé de sa force vitale.

Un moine décida de le protéger.

Il demanda à Hôichi de rester immobile.

Puis il écrivit des sutras sacrés sur tout son corps :
les bras, les jambes, la poitrine.

Il voulait le rendre invisible aux esprits.

Mais il oublia une chose.

Ses oreilles.

La nuit suivante, les fantômes revinrent.

Ils cherchèrent Hôichi.

Ils ne virent pas son corps.

Mais ils virent ses oreilles.

Alors ils comprirent.

Ils pensèrent qu’il était irrespectueux : seul un corps sans tête semblait défier leur présence.

Le chef des spectres s’approcha.

Et d’une voix grave, il ordonna :

“Apportez-moi ses oreilles.”

Dans l’obscurité du temple, les moines n’avaient rien vu.

Mais au matin, ils découvrirent Hôichi vivant…sans oreilles.

Pourtant, quelque chose d’étrange se produisit ensuite.

Les fantômes ne revinrent jamais.

Car Hôichi, désormais marqué par sa douleur, avait été respecté par les esprits : il avait survécu à leur monde.

Son histoire devint célèbre dans tout l’archipel Nippon

On l’appela :
Hôichi sans oreilles (Mimi-nashi Hôichi).

Ce qui rend cette légende si particulière, c’est le ton et surtout une idée très japonaise :

la musique peut ouvrir des portes… même celles des morts.


 

EPILOGUE


 

Pour une meilleure compréhension de cette histoire il me paraît important de vous fournir des précisions sur le sujet de la chanson interprétée par Hôichi : la tragédie de la bataille de Dan-no-Ura, qui fut la dernière grande confrontation de la guerre de Genpei, un conflit civil majeur qui opposa les clans Taira (Heike) et Minamoto (Genji) pour le contrôle du Japon.

Cet affrontement s'est déroulé le 25 avril 1185 (selon le calendrier lunaire japonais : le 24 du 3e mois de l'année 1185) dans le détroit de Shimonoseki, entre l'île de Honshu et l'île de Kyushu.

  • Le clan Taira, qui contrôlait l'empereur et la cour impériale, était en retraite forcée vers l'ouest du Japon, poussé par les forces du clan Minamoto et s'était réfugié dans le détroit de Dan-no-Ura avec la famille impériale, dont le jeune empereur Antoku.

     

    Les combats furent acharnés. Les Taira, connaissant les marées du détroit, espéraient les utiliser à leur avantage. Cependant, une trahison de certains capitaines de navires Taira (qui passèrent du côté des Minamoto) et un changement imprévu des courants ont inversé le cours de la bataille en faveur des Minamoto.

     

    Face à la défaite inévitable, la grand-mère de l'empereur Antoku, la veuve de l'empereur Go-Shirakawa, se jeta à la mer avec le jeune empereur (âgé de 6 ans) et le trésor impérial, notamment le Joya no Tama (le Joyau de la couronne japonaise), se noyant tous les deux.

     

    Beaucoup d'autres membres du clan Taira suivirent leur exemple plutôt que de se rendre.

     

    Cette victoire marqua la fin définitive du clan Taira et permit au clan Minamoto d'établir le premier gouvernement militaire (shogunat) de l'histoire du Japon, sous le commandement de Minamoto no Yoritomo, ouvrant ainsi l'ère de la domination des samouraïs qui dura jusqu'en 1868.

C'est un événement tragique et emblématique, souvent romancé dans le Heike Monogatari (Le Conte du Heike), qui symbolise l'impermanence de la puissance (le concept bouddhique de mujō)

Le Conte du Heike est une œuvre littéraire classique japonaise, considérée comme l'une des plus importantes de la littérature mondiale et qui a influencé profondément le théâtre Nô.


 

Bataille de Dan no Ura

Bataille de Dan no Ura

Poésie par Philémon

 

Biwa sous la pluie
Dans les vagues de Dan-no-ura
Voguent les casques
La voix du vieux Hoichi
Fait pleurer les crabes rouges

 

 

Lune sur les flots
Les Heike sans sépulture
Errent sous l’écume
Chaque corde du biwa
Réveille un nom oublié

 

 

Temple déserté
Le joueur aveugle écoute
La mer respirer
Dans le vent des pins tordus
Des manches bruissent encor

 

Sous l’eau noire dort
L’enfant empereur noyé
Avec les miroirs
Hoichi chante tellement bas
Que tremble la lampe à huile

 

 

Les guerriers défunts
Reviennent aux nuits sans lune
Demander leur chant
Le sable humide conserve
L’empreinte de leurs armures

 

 

Encens du matin
Sur le corps nu de Hoichi
Les sutras effacent
Ses oreilles seules offertes
Aux fantômes du ressac

 

 

Dernière complainte
Le biwa se tait enfin
Devant l’aube grise
Sur Dan-no-ura flotte
La mémoire des vaincus.


 

Haïbuns


 

La nuit du temple

Le temple Amidaji semblait vide, mais la mer toute proche ne dormait jamais. Hoichi, assis près des lampes mourantes, passait ses doigts sur les cordes du biwa. Les moines avaient fermé les portes depuis longtemps ; pourtant quelqu’un attendait dehors. On entendait le clapotement d’une armure humide.

Un serviteur vint réclamer le chant des Heike.

Sous les pins battus
une armure sans visage
odeur de varech

 

Dan-no-ura

La marée change vite dans le détroit. Les bateaux des Genji encerclèrent les Heike tandis que les bannières claquaient comme des oiseaux noirs. L’enfant empereur regardait la mer avec des yeux trop calmes. Puis vint le grand silence de l’eau refermée.

Des siècles plus tard, les pêcheurs évitent encore certains courants.

Vagues de printemps
dans le filet remontent
des casques rouillés

 

Les oreilles de Hoichi

Les moines avaient couvert son corps entier de sutras afin que les morts ne puissent plus le voir. Dans la nuit, les fantômes vinrent malgré tout. Ils ne distinguèrent qu’une paire d’oreilles flottant dans l’obscurité.

Alors ils les emportèrent.

Temple au matin gris.
Sur le bois des galeries
goutte un sang très noir.

 

Les crabes Heike

À marée basse, les enfants des pêcheurs retournent les pierres du rivage. Ils trouvent parfois des crabes dont la carapace ressemble à un visage courroucé. Les anciens disent que ce sont les guerriers Heike changés en créatures marines afin qu’ils poursuivent leur guerre sous les vagues.

Le vent sent le sel et les algues sèches.

Au fond des remous
des yeux d’hommes semblent suivre
les barques du soir.

 

Le dernier chant

Hoichi vieillissait. Sa renommée s’était répandue dans toutes les provinces, mais certaines nuits il croyait encore entendre l’appel venu de la mer. Alors il s’asseyait face aux vagues et jouait pour les morts.

Il savait qu’un jour eux seuls l’écouteraient encore.

Brume sur les flots
le biwa répond longtemps
à plus personne.

 

Spectre

Spectre

Fantôme

Fantôme

Application des sutras sur Hoichi

Application des sutras sur Hoichi

Hoichi séquence du théâtre Nô

Hoichi séquence du théâtre Nô

Joueurs de biwa aveugles

Joueurs de biwa aveugles

Voir les commentaires

LES CHATS AU JAPON (2ème et dernière partie)

26 Mai 2026, 14:44pm

LES CHATS AU JAPON   (2ème et dernière partie)
LES CHATS AU JAPON   (2ème et dernière partie)
LES CHATS AU JAPON   (2ème et dernière partie)

Le Maneki-neko illustre ainsi la manière dont une croyance populaire peut se transformer en symbole économique durable.

La présence du chat dans la culture japonaise prend une dimension nouvelle au début du XXᵉ siècle avec la publication du roman : «Je suis un chat» (Wagahai wa neko de aru) de l’écrivain Natsume Soseki.

Publié entre 1905 et 1906, ce roman adopte un dispositif narratif original : l’histoire est racontée par un chat domestique sans nom qui observe les humains qui l’entourent. L’œuvre s’ouvre par une phrase devenue célèbre :

«Je suis un chat. Je n’ai pas encore de nom».

Le choix d’un narrateur félin permet à Soseki d’adopter un regard ironique sur la société japonaise de l’ère Meiji (1868-1912)

À cette époque, le Japon connaît une modernisation rapide et une forte influence culturelle occidentale.

Dans le roman, le chat observe les discussions d’un groupe d’intellectuels et révèle les contradictions de cette société en transformation, du snobisme intellectuel à la fascination maladive pour l’occident.

Sa position est idéale pour ce rôle : il appartient au foyer mais reste extérieur au monde humain. Une perspective qui permet à l’auteur de proposer une satire sociale particulièrement efficace. 

Les arts visuels japonais ont également contribué à populariser l’image du chat.

 Dans les estampes ukiyo-e de l’époque d’Edo, les artistes représentent souvent des chats dans des scènes de la vie quotidienne.

Ces clichés montrent par exemple des chats jouant avec des objets, observant leur environnement ou dormant dans des intérieurs domestiques. Elles témoignent d’une sensibilité esthétique attentive aux détails du quotidien et aux gestes ordinaires.

Une représentation particulièrement célèbre est le Nemuri-neko, ou «chat endormi», une sculpture située dans le sanctuaire de Nikkō Tōshō-gū et attribuée à l’artisan Hidari Jingorō.

Cette sculpture représentant un chat paisiblement endormi est souvent interprétée comme un symbole d’harmonie et de tranquillité dans un lieu sacré.

Elle illustre une dimension importante de l’esthétique japonaise : l’attention portée aux états de calme et de contemplation.

Au XXᵉ et au XXIᵉ siècle, la présence des chats dans la culture japonaise s’étend également à la culture populaire.

Les mangas et l’animation japonaise mettent souvent en scène des personnages félins, qui incarnent tour à tour la malice, la sagesse ou la protection.

Comme dans : Le Royaume des chats, Doraemon, Le chat qui venait du ciel, Neko no Otera no Chion-san, ou encore le plus populaire de tousPokémon, avec l’espiègle Miaouss.

Cette popularité s’inscrit dans une esthétique plus large associée à la culture kawaii (qui incite à l’affection) qui valorise les formes douces et les personnages attachants.

Les chats deviennent également des mascottes commerciales et médiatiques. Certaines entreprises ou collectivités locales utilisent leur image pour promouvoir des produits ou attirer les visiteurs.

Aujourd’hui, la fascination japonaise pour les chats s’exprime aussi dans l’économie. Les chercheurs parlent parfois de "nekonomics" pour désigner l’ensemble des activités économiques liées à l’image du chat. 

Un business juteux qui rapporterait, d’après l’hebdomadaire Courrier international, pas loin de 16 milliards d’euros par an.

Entre les cafés à chats, îles à chats (tourisme félin), les produits dérivés (objets, goodies), publicité avec des chats, les livres et mangas sur les chats, événements autour des chats, services pour animaux, les applications et contenus digitaux liés aux chats… les nekonomics ont encore de belles années devant elles.

On se souvient aussi de Tama, une chatte nommée cheffe de gare en 2007 dans la préfecture de Wakayam. 

Sa popularité a attiré des milliers de visiteurs et contribué à revitaliser une ligne ferroviaire locale menacée de fermeture. Décédée en 2015, la relève de Tama a été assurée par son assistante féline, Nitama .

D’autres localités se sont inspirées de cet exemple pour favoriser le tourisme. Certaines entreprises permettent même à leurs employés de venir avec leur chat au bureau ou en adoptent directement.

Les estampes montrent des scènes du quotidien : un chat qui dort, observe un jardin, joue avec une pelote ou accompagne une courtisane.

On y trouve souvent une atmosphère calme et saisonnière typique de l’ukiyo-e.

Très populaires au XIXe siècle, ces chats marchent debout, dansent, jouent du shamisen, boivent du saké ou imitent les humains.

Les deux grandes figures qui entrent dans le surnaturel japonais sont :

  • le Bakeneko : chat métamorphe,

    le Nekomata : chat à queue dédoublée doté de pouvoirs occultes.

Ces créatures apparaissent dans :

  • les récits de fantômes,

    les histoires de vengeance,

    les estampes fantastiques.

Dans le quartier du plaisir d’Edo, les chats accompagnaient souvent les courtisanes.

Ils symbolisent :

  • l’élégance,

    la sensualité,

    le raffinement domestique.

On les voit dans :

  • les maisons de thé,

    les intérieurs raffinés,

    les scènes de toilette.

Le Japon développe aussi toute une symbolique féline :

  • protection contre les mauvais esprits,

    chance,

    prospérité.

Le plus célèbre héritier de cette tradition est le Maneki-neko ( chat qui invite ).

Dans certaines croyances d’Edo :

  • les chats protégeaient les manuscrits des rats,

    repoussaient les influences néfastes,

    portaient bonheur aux commerces.

Ce qui rend les chats de l’ukiyo-e si fascinants, c’est qu’ils oscillent constamment entre :

  • observation réaliste,

    humour populaire,

    poésie quotidienne,

    et fantastique inquiétant.

C’est probablement l’un des animaux les plus variés de tout l’imaginaire visuel japonais.

LES CHATS AU JAPON   (2ème et dernière partie)
LES CHATS AU JAPON   (2ème et dernière partie)
LES CHATS AU JAPON   (2ème et dernière partie)
LES CHATS AU JAPON   (2ème et dernière partie)

Poésie par Philémon

 

Sous la lampe huile
Le moine copie la nuit
Un sutra doré
Près de l’encrier repose
Une queue noire en croissant

  1.  

Au marché d’Edo
Parmi les poissons d’argent
Miaule un vieux chat
Les enfants lui font cortège
Comme à un prince usé

  1.  

Neige sur Kyōto
Dans le jardin du thé vert
Une chatte blanche
Efface de ses coussinets
Les traces du vent d’hiver

  1.  

A Yoshiwara
Les lanternes se reflètent
Dans mille regards
Un chat suit les courtisanes
Comme un parfum discret

 

Sous le vieux pont noir
Un chat boit l’eau des lanternes
Nuit de pluie d’été
Ses yeux fendent les roseaux
Comme deux lunes noyées

Temple abandonné
Sur le sutra mangé d’ombre
Dort un chat sans nom
Le vent tourne les prières
Que nul moine n’écoute plus

Neige sur Kyōto
Les traces d’un chat s’effacent
Devant le torii
Même les renards sacrés
Semblent retenir leur souffle

Dans la maison vide
Un shamisen* joue tout seul
Au cœur de la nuit
Sous la lampe vacillante
Remue une queue rayée

*Luth traditionnel à 3 cordes

 

Le pêcheur revient
Avec l’odeur des marées
Et du varech froid
Son vieux chat blanc l’attendait
Comme une épouse discrète


 

À l’heure du corbeau
Nekomata* des collines
Descend vers le bourg
Les chiens cessent d’aboyer
Quand passent les deux ombres

*Yokais en forme de chat à double queues

 

 

haïbuns :

 

Chroniques étranges et félines :
Le chat du col de Hakone

On disait qu’au col de Hakone, certains chats n’étaient pas des chats. Les voyageurs évitaient de leur parler après le coucher du soleil. Une nuit d’automne, un porteur aperçut un animal tigré assis au milieu du chemin. L’animal semblait attendre. Lorsqu’il voulut le contourner, le chat prit voix humaine :

« La montagne réclame le silence. »

Le lendemain, on retrouva des traces menant jusqu’au ravin, puis plus rien.

Vent dans les cèdres
Les grelots du cheval mort
Sonnent sous la pluie

 

 

La vieille du quartier des saules

À Edo vivait une marchande de charbon qui nourrissait tous les chats errants du quartier. Après sa mort, les habitants jurèrent voir encore une silhouette penchée déposer du poisson séché près des ruelles.

Chaque matin, les bols étaient vides.

Un jeune moine affirma qu’un bakeneko avait pris l’apparence de la vieille femme afin de poursuivre une dette de bonté.

Brume du matin
Sur le pas de la maison
Empreintes doubles

 

 

Le temple des clochettes

Dans un petit temple de montagne, les chats vivaient librement parmi les statues de Jizō.* Les pèlerins suspendaient de minuscules clochettes pour éloigner les mauvais esprits.

Mais certaines nuits, les clochettes tintaient seules.

Le gardien du lieu expliquait calmement :

« Les morts aiment parfois revenir sous forme de chats. Cela leur permet d’approcher les vivants sans leur faire peur. »

Lune d’hiver pâle
Entre les statues moussues
Des yeux apparaissent


*Bodhisattva du bouddhisme et protecteur des enfants

 


Le chat et le joueur de biwa*

Un joueur aveugle traversait les provinces en chantant les anciennes guerres. Partout où il s’arrêtait, un chat roux venait dormir à ses côtés. Les années passèrent ainsi.

À sa mort, les villageois ouvrirent son étui de biwa afin d’y placer ses cendres. Ils y trouvèrent des poils roux soigneusement entremêlés autour du plectre d’ivoire.

Depuis lors, certains soirs, une musique lente flotte encore près des rizières.

Rizières d’été
La chanson du vieux biwa
Suit le chat sans bruit.

 

*Instrument de musique ressemblant au luth et à 4 cordes pincées.

LES CHATS AU JAPON   (2ème et dernière partie)
LES CHATS AU JAPON   (2ème et dernière partie)
Livres en coffret

Livres en coffret

Voir les commentaires

1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 > >>