CHRONIQUE SUR MURASAKI SHIKIBU (2ème partie) 2/2
Parallèlement, Murasaki tient un journal aujourd'hui connu sous le nom de Journal de Murasaki (Murasaki Shikibu Nikki).
Ce texte offre un témoignage précieux sur la vie quotidienne de la cour impériale.
On y découvre les cérémonies de naissance des princes, les fêtes, les concours de poésie, mais aussi les critiques parfois mordantes que l'autrice adresse à ses contemporains.
Elle y révèle une personnalité discrète, parfois mélancolique, souvent lucide, toujours attentive aux faiblesses humaines.
Elle compose également un recueil de plus d'une centaine de poèmes, réunis sous le titre Recueil poétique de Murasaki Shikibu (Murasaki Shikibu Shū).
Ces waka de trente-et-une syllabes évoquent les saisons, les séparations, l'amour, les regrets et la solitude.
Vers 1014 ou 1015, les traces de Murasaki disparaissent progressivement des chroniques.
La date exacte de sa mort demeure inconnue bien que située aux alentours de 1016.
Comme beaucoup de figures du Japon ancien, elle s'efface dans le silence.
Mais son œuvre ne cessera jamais de vivre.
Pendant près de mille ans, Le Dit du Genji sera copié, commenté, illustré et étudié. Des peintres en feront des rouleaux enluminés ; des poètes y puiseront leur inspiration ; le théâtre nô, puis le kabuki, reprendront plusieurs de ses épisodes.
Aujourd'hui encore, le roman est lu, traduit et adapté dans le monde entier, tant en littérature qu'au cinéma, au manga et dans les arts visuels.
Le Dit du Genji (Genji Monogatari)
Son chef-d'œuvre absolu. Composé de cinquante-quatre chapitres, il raconte la vie du prince Hikaru Genji puis celle de ses descendants spirituels.
Plus qu'un roman d'amour, c'est une vaste méditation sur le temps, la beauté, le pouvoir et l'impermanence des choses. Il est considéré comme l'un des sommets de la littérature universelle.
Le Journal de Murasaki (Murasaki Shikibu Nikki)
Un journal personnel rédigé durant son séjour à la cour impériale. Il mêle descriptions de cérémonies, portraits psychologiques, observations sociales et réflexions intimes.
Cette œuvre constitue une source historique exceptionnelle sur la vie à la cour de Heian.
Le Recueil poétique de Murasaki Shikibu (Murasaki Shikibu Shū)
Environ cent vingt poèmes waka, où l'autrice exprime avec une grande délicatesse les émotions liées aux saisons, à l'amour, au souvenir, à la séparation et à la fugacité de la vie.
Ces poèmes témoignent de la sensibilité esthétique qui irrigue également son roman.
Murasaki Shikibu a profondément transformé la littérature.
Elle a montré qu'un récit pouvait explorer les mouvements les plus subtils de l'âme humaine sans s'appuyer sur les exploits guerriers ou les légendes héroïques.
Cette auteure est à la frontière entre personnage historique, témoin d'une époque et presque héroïne légendaire, un peu comme certains grands poètes ou religieux japonais dont la postérité a transformé la biographie en symbole.
Son écriture, fondée sur l'observation, la psychologie et la poésie, a ouvert une voie nouvelle qui influencera durablement les lettres japonaises et, bien plus tard, la littérature mondiale.
Mille ans après sa disparition, son œuvre continue d'émouvoir par sa modernité.
Derrière les paravents de la cour de Heian, Murasaki Shikibu a su capter ce qui ne vieillit jamais : les espoirs, les regrets, les élans et les fragilités du cœur humain.
NB :
Pour une immersion complète de son œuvre :
LE DIT DU GENJI est paru aux éditions VERDIER , à Paris, en mai 2011 et traduit du Japonais par le professeur René SIEFFERT , dont je salue la remarquable traduction tout au long des 1472 pages du roman.
Poésie par Philémon
Murasaki écrit
chaque trait d'encre retient
l'ombre d'un soupir
Le Prince aux habits de brume
traverse encore les siècles
Le vent dans les pins
tourne les pages fanées
du Dit du Genji
Chaque silence révèle
un amour déjà perdu
Sous le pinceau noir
une fleur devient silence
dans l'encre légère
Murasaki l'a cueillie
au jardin des souvenirs
Le vent du matin
soulève un store de soie
Personne n'y vient
Seul demeure le parfum
d'une parole oubliée
Les feuilles d'érable
traversent le vieux bassin
sans troubler la lune
Ainsi passent les amours
que l'encre seule retient
Un pin immobile
écoute tomber la neige
sur l'étang sans rides
Le cœur du Prince comprend
ce que nul vers ne peut dire
Les pavillons du palais ont disparu depuis longtemps. Pourtant, certains soirs d'automne, lorsque le vent s'attarde sous les pins, il semble qu'un parfum ancien revienne avec lui. Ce n'est pas celui d'une fleur, mais celui des manuscrits que l'on déroulait lentement à la lumière d'une lampe. Une femme y cherchait moins la gloire que la vérité des cœurs. Ses personnages vieillissent encore sous la même lune que la notre.
Une lampe veille
la fumée de l'encens monte
l'encre respire
Le vieux pont ne conduit plus vers aucun palais. Il relie seulement deux rives de la mémoire. Chaque pas efface un siècle. Au milieu du tablier, un pétale de camélia hésite entre l'eau et le vent. Peut-être est-ce ainsi que vivent encore les héroïnes du Genji : dans cet instant où rien n'est tout à fait perdu.
Sous le pont désert
le reflet d'un nuage blanc
emporte les ans
La même lune éclaire les pavillons de Heian et les lecteurs d'aujourd'hui. Entre eux, mille années n'ont pas suffi à dissiper les hésitations du cœur. Genji continue de marcher sous cette lumière qui ne choisit ni les siècles ni les royaumes.
Lune d'été
sur l'étang un seul reflet
et tant de vies
Lorsque le livre se referme, le silence ne signifie pas la fin. Les personnages quittent simplement la lumière pour retrouver les jardins où ils sont nés. Au printemps suivant, un autre lecteur les appellera sans le savoir. C'est peut-être cela, la véritable immortalité : renaître chaque fois qu'un regard se pose sur une page.
Branche de prunier
un seul pétale demeure
la lune suffit
EPILOGUE :
Sous la lune de Murasaki
Les jardins se sont tus. Les palais ne sont plus que poussière, les soieries ont perdu leurs couleurs et les parfums se sont dissipés dans le vent des siècles.
Pourtant, lorsque la lune d'automne s'élève au-dessus des pins, il semble qu'une manche de soie frôle encore les rideaux de la cour de Heian.
Alors les pages du Genji se tournent d'elles-mêmes, comme si Murasaki Shikibu n'avait jamais cessé d'écrire.
Philémon.
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