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Poésie Japonaise

CHRONIQUE SUR MURASAKI SHIKIBU (2ème partie) 2/2

17 Juillet 2026, 16:02pm

CHRONIQUE SUR MURASAKI SHIKIBU   (2ème partie) 2/2

 

Parallèlement, Murasaki tient un journal aujourd'hui connu sous le nom de Journal de Murasaki (Murasaki Shikibu Nikki).

Ce texte offre un témoignage précieux sur la vie quotidienne de la cour impériale.

On y découvre les cérémonies de naissance des princes, les fêtes, les concours de poésie, mais aussi les critiques parfois mordantes que l'autrice adresse à ses contemporains.

Elle y révèle une personnalité discrète, parfois mélancolique, souvent lucide, toujours attentive aux faiblesses humaines.

Elle compose également un recueil de plus d'une centaine de poèmes, réunis sous le titre Recueil poétique de Murasaki Shikibu (Murasaki Shikibu Shū).

Ces waka de trente-et-une syllabes évoquent les saisons, les séparations, l'amour, les regrets et la solitude.

Vers 1014 ou 1015, les traces de Murasaki disparaissent progressivement des chroniques.

La date exacte de sa mort demeure inconnue bien que située aux alentours de 1016.

Comme beaucoup de figures du Japon ancien, elle s'efface dans le silence.

Mais son œuvre ne cessera jamais de vivre.

Pendant près de mille ans, Le Dit du Genji sera copié, commenté, illustré et étudié. Des peintres en feront des rouleaux enluminés ; des poètes y puiseront leur inspiration ; le théâtre nô, puis le kabuki, reprendront plusieurs de ses épisodes.

Aujourd'hui encore, le roman est lu, traduit et adapté dans le monde entier, tant en littérature qu'au cinéma, au manga et dans les arts visuels.

Les principales œuvres de Murasaki Shikibu:

 

Le Dit du Genji (Genji Monogatari)
Son chef-d'œuvre absolu. Composé de cinquante-quatre chapitres, il raconte la vie du prince Hikaru Genji puis celle de ses descendants spirituels.

Plus qu'un roman d'amour, c'est une vaste méditation sur le temps, la beauté, le pouvoir et l'impermanence des choses. Il est considéré comme l'un des sommets de la littérature universelle.

Le Journal de Murasaki (Murasaki Shikibu Nikki)
Un journal personnel rédigé durant son séjour à la cour impériale. Il mêle descriptions de cérémonies, portraits psychologiques, observations sociales et réflexions intimes.

Cette œuvre constitue une source historique exceptionnelle sur la vie à la cour de Heian.

Le Recueil poétique de Murasaki Shikibu (Murasaki Shikibu Shū)
Environ cent vingt poèmes waka, où l'autrice exprime avec une grande délicatesse les émotions liées aux saisons, à l'amour, au souvenir, à la séparation et à la fugacité de la vie.

Ces poèmes témoignent de la sensibilité esthétique qui irrigue également son roman.

Elle aura laissé un héritage sans égal .

Murasaki Shikibu a profondément transformé la littérature.

Elle a montré qu'un récit pouvait explorer les mouvements les plus subtils de l'âme humaine sans s'appuyer sur les exploits guerriers ou les légendes héroïques.

Cette auteure est à la frontière entre personnage historique, témoin d'une époque et presque héroïne légendaire, un peu comme certains grands poètes ou religieux japonais dont la postérité a transformé la biographie en symbole.

Son écriture, fondée sur l'observation, la psychologie et la poésie, a ouvert une voie nouvelle qui influencera durablement les lettres japonaises et, bien plus tard, la littérature mondiale.

Mille ans après sa disparition, son œuvre continue d'émouvoir par sa modernité.

Derrière les paravents de la cour de Heian, Murasaki Shikibu a su capter ce qui ne vieillit jamais : les espoirs, les regrets, les élans et les fragilités du cœur humain.

NB :

Pour une immersion complète de son œuvre :

LE DIT DU GENJI est paru aux éditions VERDIER , à Paris, en mai 2011 et traduit du Japonais par le professeur René SIEFFERT , dont je salue la remarquable traduction tout au long des 1472 pages du roman.

CHRONIQUE SUR MURASAKI SHIKIBU   (2ème partie) 2/2
CHRONIQUE SUR MURASAKI SHIKIBU   (2ème partie) 2/2

Poésie par Philémon

 

Murasaki écrit
chaque trait d'encre retient
l'ombre d'un soupir
Le Prince aux habits de brume
traverse encore les siècles

 

 

Le vent dans les pins
tourne les pages fanées
du Dit du Genji
Chaque silence révèle
un amour déjà perdu

 

 

Sous le pinceau noir
une fleur devient silence
dans l'encre légère
Murasaki l'a cueillie
au jardin des souvenirs

 

 

Le vent du matin
soulève un store de soie
Personne n'y vient
Seul demeure le parfum
d'une parole oubliée

 

 

Les feuilles d'érable
traversent le vieux bassin
sans troubler la lune
Ainsi passent les amours
que l'encre seule retient

 

 

Un pin immobile
écoute tomber la neige
sur l'étang sans rides
Le cœur du Prince comprend
ce que nul vers ne peut dire

 

 

La chambre aux encens

Les pavillons du palais ont disparu depuis longtemps. Pourtant, certains soirs d'automne, lorsque le vent s'attarde sous les pins, il semble qu'un parfum ancien revienne avec lui. Ce n'est pas celui d'une fleur, mais celui des manuscrits que l'on déroulait lentement à la lumière d'une lampe. Une femme y cherchait moins la gloire que la vérité des cœurs. Ses personnages vieillissent encore sous la même lune que la notre.

Une lampe veille
la fumée de l'encens monte
l'encre respire

 

 

Le pont

Le vieux pont ne conduit plus vers aucun palais. Il relie seulement deux rives de la mémoire. Chaque pas efface un siècle. Au milieu du tablier, un pétale de camélia hésite entre l'eau et le vent. Peut-être est-ce ainsi que vivent encore les héroïnes du Genji : dans cet instant où rien n'est tout à fait perdu.

Sous le pont désert
le reflet d'un nuage blanc
emporte les ans

 

La lune de Heian

La même lune éclaire les pavillons de Heian et les lecteurs d'aujourd'hui. Entre eux, mille années n'ont pas suffi à dissiper les hésitations du cœur. Genji continue de marcher sous cette lumière qui ne choisit ni les siècles ni les royaumes.

Lune d'été
sur l'étang un seul reflet
et tant de vies

 

Le dernier lecteur

Lorsque le livre se referme, le silence ne signifie pas la fin. Les personnages quittent simplement la lumière pour retrouver les jardins où ils sont nés. Au printemps suivant, un autre lecteur les appellera sans le savoir. C'est peut-être cela, la véritable immortalité : renaître chaque fois qu'un regard se pose sur une page.

Branche de prunier
un seul pétale demeure
la lune suffit

 

EPILOGUE :

Sous la lune de Murasaki

Les jardins se sont tus. Les palais ne sont plus que poussière, les soieries ont perdu leurs couleurs et les parfums se sont dissipés dans le vent des siècles.

Pourtant, lorsque la lune d'automne s'élève au-dessus des pins, il semble qu'une manche de soie frôle encore les rideaux de la cour de Heian.

Alors les pages du Genji se tournent d'elles-mêmes, comme si Murasaki Shikibu n'avait jamais cessé d'écrire.

 

 

Philémon.

CHRONIQUE SUR MURASAKI SHIKIBU   (2ème partie) 2/2
CHRONIQUE SUR MURASAKI SHIKIBU   (2ème partie) 2/2

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CHRONIQUE SUR MURASAKI SHIKIBU (1ère partie)

12 Juillet 2026, 10:25am

CHRONIQUE SUR MURASAKI SHIKIBU  (1ère partie)
CHRONIQUE SUR MURASAKI SHIKIBU  (1ère partie)
Murasaki Shikibu : la dame qui donna une âme à la littérature japonaise

 

Au tournant du XIᵉ siècle, alors que l'Europe bâtit ses cathédrales romanes et que les chevaliers commencent à peupler les chansons de geste, le Japon vit l'un des âges les plus raffinés de son histoire.

À Heian-kyō, l'actuelle Kyoto, la capitale impériale est un monde clos où les saisons, les parfums, les étoffes et les poèmes règlent le rythme de la vie. C'est dans cet univers d'une élégance presque irréelle qu'apparaît une femme dont le nom traversera les siècles : Murasaki Shikibu.

Son véritable nom demeure inconnu. Comme beaucoup de dames de la cour, elle est désignée par un surnom. « Murasaki » qui est emprunté à l'une des héroïnes de son roman, tandis que « Shikibu » rappelle la fonction occupée par un membre de sa famille au ministère des Cérémonies.

Elle naît vers 973 dans une branche secondaire du puissant clan Fujiwara. Son père, Fujiwara no Tametoki, est un lettré renommé, passionné de littérature chinoise.

À une époque où l'étude des classiques chinois est presque exclusivement réservée aux hommes, il remarque très tôt l'intelligence exceptionnelle de sa fille.

Un jour, dit-on, tandis qu'il enseigne les textes chinois à son fils, la jeune enfant retient les leçons avec une facilité déconcertante. Son père laisse alors échapper un soupir devenu célèbre :

« Ah ! Si seulement tu étais née garçon... »

Cette remarque, souvent citée, témoigne moins d'un regret que des limites imposées aux femmes de son époque. Pourtant, ces limites n'empêcheront jamais Murasaki d'apprendre.

Elle grandit entourée de poésie, de musique, de calligraphie et de littérature. Elle maîtrise les kana, l'écriture japonaise utilisée par les femmes, mais comprend également les caractères chinois, savoir rare qui nourrira toute son œuvre.

Vers l'âge de vingt-cinq ans, elle épouse Fujiwara no Nobutaka, un noble plus âgé qu'elle. Leur bonheur est de courte durée. Deux ans après leur mariage, son mari meurt, la laissant veuve avec une petite fille.

Ce deuil marque profondément sa personnalité. Les textes qu'elle écrira plus tard portent l'empreinte constante de l'impermanence, cette conscience que toute beauté est appelée à disparaître.

Sa réputation de femme cultivée attire bientôt l'attention de la cour impériale. Elle devient dame de compagnie de l'impératrice Fujiwara no Shōshi, fille du tout-puissant Fujiwara no Michinaga.

Le palais est alors le cœur intellectuel du Japon.

Les dames échangent des poèmes comme d'autres échangent aujourd'hui des messages.

Un éventail décoré, une branche de prunier ou une feuille d'érable accompagnent souvent quelques vers qui peuvent décider d'une amitié, d'une réconciliation ou d'un amour.

Murasaki observe tout :

Les rivalités, les ambitions, les intrigues politiques., les passions secrètes, les jalousies, les cérémonies, les naissances et les décès.

Elle note les gestes, les silences, les regards derrière les paravents.

Toute cette matière deviendra bientôt un monument littéraire.

C'est probablement entre 1001 et 1012 qu'elle compose progressivement Le Dit du Genji (Genji Monogatari).

L'œuvre circule d'abord sous forme de chapitres copiés à la main. Chaque nouveau récit est attendu avec impatience par les dames de la cour.

Jamais encore un écrivain n'avait exploré avec une telle finesse les sentiments humains.

Le héros, le prince Hikaru Genji, est d'une beauté presque surnaturelle. Fils d'empereur écarté de la succession, il traverse les splendeurs et les drames de la cour impériale.

Autour de lui gravitent des dizaines de personnages dont chacun possède une psychologie complexe :

Amours impossibles, jalousies, mariages politiques, espoirs,vieillesse, perte des êtres chers.

Tout est raconté avec une délicatesse extraordinaire.

Mais le véritable sujet du roman est peut-être ailleurs.

À travers Genji, Murasaki décrit la fragilité de toute existence :

La jeunesse passe.

Les fleurs tombent.

Les palais changent de maîtres.

Les enfants deviennent adultes.

Les passions les plus ardentes finissent par s'éteindre.

Cette vision annonce déjà la sensibilité bouddhique qui marquera la littérature japonaise pendant des siècles.

Le roman compte cinquante-quatre chapitres et près de quatre cents personnages.

Il est souvent considéré comme le premier grand roman psychologique de l'histoire mondiale.

Contrairement aux récits héroïques de nombreuses civilisations, il ne glorifie ni les batailles ni les conquêtes.

Il s'intéresse au cœur humain.

À la nuance.

Aux émotions.

À ce qui demeure invisible.

CHRONIQUE SUR MURASAKI SHIKIBU  (1ère partie)

Poésie par Philémon

 

 

Rideau de bambou
une cithare répond
au chant des grillons
Dans la chambre du palais
l'automne ferme les yeux

 

Brume sur l'étang 
Murasaki sourit peu
l'encre est son miroir
Les femmes parlent plus bas
que les feuilles du saule

 

Sous la pleine lune
les éventails refermés
gardent les secrets.
Le Dit du Genji demeure
comme un parfum dans la nuit.

 

Le chant du coucou
éveille les souvenirs
du palais ancien
Chaque amour naît pour mourir
chaque vers pour le sauver

 

Rosée du matin
sur les manches de soie grise,
rien ne dure ici.
Même le Prince resplendit
comme un reflet sur l'eau.

 

Dernière bougie
Murasaki pose enfin
son pinceau d'hiver
Dans le souffle de l'aurore
Genji continue son rêve

 

Les pages du palais

 

Le palais s'éveille avant les hommes. Les dames de cour échangent des poèmes comme d'autres offriraient des fleurs. Au fond d'une galerie, Murasaki Shikibu observe les gestes minuscules qui deviennent destin. Elle comprend déjà que le véritable royaume n'est pas celui des empereurs mais celui de la mémoire. Ainsi naît peu à peu Le Dit du Genji, où chaque émotion survit davantage que les fastes de la cour.

Brume sur les stores
une plume suit la pluie
c’est l'aube sans bruit.

 

Le parfum des manches

 

Dans le Genji, un parfum suffit à rappeler une présence disparue. Les vêtements parlent, les couleurs murmurent, les saisons deviennent des messagères. Rien n'est jamais tout à fait perdu tant qu'un souvenir peut renaître d'une senteur ou d'une branche en fleurs.

Vent de printemps
une manche oubliée danse
parmi les cerisiers.

 

L'impermanence

 

Le Prince Genji croit parfois retenir le bonheur. Pourtant, les jardins changent avant lui. Les fleurs tombent sans regret et les chants s'éloignent. Murasaki Shikibu n'enseigne pas le désespoir ; elle montre simplement que la beauté est inséparable de son effacement.

Pétales au vent
le miroir garde un visage
déjà lointain.

 

L'encre

 

Chaque trait de pinceau ressemble à une respiration. L'écriture ne cherche pas à vaincre le temps ; elle lui offre seulement un refuge. Voilà pourquoi le Dit du Genji continue de parler à ceux qui ouvrent ses pages mille ans plus tard.

Sous la lampe
l'encre devient rivière
vers le silence.

CHRONIQUE SUR MURASAKI SHIKIBU  (1ère partie)
CHRONIQUE SUR MURASAKI SHIKIBU  (1ère partie)

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MATSUO BASHÔ le pèlerin du haïku

6 Juillet 2026, 17:52pm

Matsuo Bashô par Hokusaï

Matsuo Bashô par Hokusaï

Hermitage de Bashô, par Hiroshige

Hermitage de Bashô, par Hiroshige

Parmi les grandes figures de la littérature universelle, rares sont celles dont l'existence semble avoir épousé avec autant de fidélité leur œuvre que Matsuo Bashô.

Poète, voyageur, maître spirituel autant qu'artisan des mots, il fit de sa vie une quête ininterrompue de la beauté simple et de l'éveil intérieur.

Son nom demeure aujourd'hui indissociable du haïku, cette forme poétique d'une extrême concision qui, entre ses mains, atteignit une profondeur jusque-là inconnue.

Matsuo Bashô naquit en 1644 dans la province d'Iga, aujourd'hui rattachée à la préfecture de Mie.

Son nom de naissance est Matsuo Kinsaku, puis Munefusa à l'âge adulte.

Sa famille appartient à la petite noblesse rurale, les samouraïs de rang modeste, suffisamment instruits pour recevoir une solide éducation classique mais sans véritable fortune.

Très jeune, il entre au service de Tôdô Yoshitada, un jeune seigneur passionné de poésie.

Les deux adolescents composent ensemble des haikai, forme populaire et souvent humoristique de poésie en chaîne. Cette amitié marque profondément Bashô.

Lorsque Yoshitada meurt prématurément en 1666, le poète connaît une crise existentielle qui bouleverse le cours de son existence.

Plutôt que de poursuivre une carrière de samouraï, il choisit la voie de la poésie.

Bashô quitte sa province natale pour Kyoto, puis s'installe à Edo, l'actuelle Tokyo, vers 1672. Edo est alors une ville en pleine expansion, capitale du shogunat Tokugawa, où affluent artistes, marchands et intellectuels.

Il y enseigne rapidement la poésie et rassemble autour de lui un cercle de disciples. Ses premiers recueils témoignent encore d'une recherche de virtuosité, héritée des écoles contemporaines.

Mais Bashō sent que cette poésie brillante manque d'âme.

Son idéal devient peu à peu la simplicité.

Cette simplicité n'est pas pauvreté du langage, mais dépouillement intérieur.

Vers 1680, un disciple offre au maître une petite cabane dans la banlieue d'Edo. Dans le jardin pousse un bananier japonais, appelé bashô.

L'arbre devient rapidement le symbole du lieu.

Le poète adopte alors définitivement ce nom de plume : Bashô

Sa cabane devient un refuge où viennent étudiants, moines, voyageurs et amis. C'est là qu'il élabore progressivement une nouvelle conception du haïku.

Pour lui, le poème ne doit plus chercher à surprendre ni à divertir. Il doit révéler l'instant.

Voir ce que personne ne remarque.

Entendre le silence derrière les choses.

Chaque pas était une prière, chaque souffle un vers.

Le vieil étang
une grenouille plonge
le bruit de l’eau
 

Ce vers, qu'il composa dans sa prime jeunesse, devint le mantra de son existence : la capacité de saisir l'instant infini dans la simplicité d'un battement d'aile ou d'une goutte d'eau.

 

À partir de 1684 commence la période des grands voyages.

Il s'exila volontairement dans l'errance sacrée, déclarant : « Les mois et les jours sont des voyageurs éternels ; l'année qui passe et l'année qui revient sont aussi des voyageurs. »

Bashô parcourt le Japon presque sans ressources, à pied, malgré une santé fragile. Il visite les anciens sanctuaires, les montagnes sacrées, les villages oubliés, les rivages battus par les vents.

Le voyage devient une pratique spirituelle.

Chaque paysage est une méditation.

Chaque rencontre nourrit sa poésie.

Ses journaux de voyage mêlent prose et haïku dans une forme littéraire nouvelle qui exercera une influence durable sur toute la littérature japonaise.

Parmi ses œuvres majeures figurent :

  Nozarashi Kikô (« Journal d'un squelette exposé aux intempéries »).

  Kashima Kikô (« Voyage à Kashima »).

  Sarashina Kikô (« Voyage à Sarashina »).

  Oi no Kobumi (« Carnet dans la gibecière »).

  Oku no Hosomichi (« La Sente étroite du Bout-du-Monde »), chef-d'œuvre absolu de la littérature       japonaise.

Ce dernier relate le voyage entrepris en 1689 avec son disciple Kawai Sora.

Pendant près de cinq mois, ils parcourent plus de deux mille kilomètres à travers le nord du Japon.

L'ouvrage n'est pas seulement un récit de voyage.

Il est une méditation sur le temps, la mémoire, les ruines, la nature et l'impermanence.

Bashô transforme profondément le haïku .

Il lui donne une portée philosophique.

Sa poésie s'appuie sur plusieurs notions essentielles de l'esthétique japonaise:

- Le wabi célèbre la beauté de la pauvreté volontaire.

- Le sabi exprime la patine du temps, la solitude et la sérénité.

- Le karumi, développé dans les dernières années de sa vie,     recherche une légèreté qui laisse parler naturellement les   choses.

Son objectif est de disparaître derrière le poème.

Le poète ne doit pas imposer son émotion.

Il doit permettre au lecteur de l'éprouver lui-même.

Bien que Bashô n'ait jamais été moine à proprement parler, son existence est profondément marquée par le bouddhisme zen.

Il fréquente des religieux, pratique la méditation et partage plusieurs intuitions fondamentales du zen :

l'impermanence de toute chose,

la présence absolue de l'instant,

la disparition de l'ego,

la communion avec la nature.

Cependant, sa pensée reste ouverte.

On y trouve également des influences du taoïsme, du shinto et de la poésie classique chinoise.

Autour de Bashô se constitue progressivement une véritable école.

Parmi ses disciples les plus célèbres figurent Kawai Sora, Mukai Kyorai, Hattori Dohô, Takarai Kikaku et Nozawa Bonchô.

Le maître ne leur enseigne pas seulement des techniques d'écriture.

Il les invite à transformer leur regard.

Selon lui, un bon haïku ne naît pas d'une idée brillante mais d'une rencontre authentique avec le réel.

Ces derniers jours:

En 1694, malgré une santé de plus en plus fragile, Bashô reprend la route.

Il voyage dans la région d'Osaka où il tombe gravement malade.

Entouré de ses disciples, il compose un ultime haïku devenu célèbre :

« Malade en voyage
mes rêves errent encore
sur la lande desséchée. »

Il meurt le 28 novembre 1694, à l'âge d'environ cinquante ans.

Il est enterré près du temple Gichû-ji, sur les rives du lac Biwa.

Après sa disparition, Bashô devient rapidement la référence absolue du haïku.

Son œuvre est étudiée dans tout le Japon.

Aux XVIIIe et XIXe siècles, des maîtres comme Yosa Buson et Kobayashi Issa poursuivent son héritage tout en développant leur propre sensibilité.

Plus tard, Masaoka Shiki renouvelle le genre et popularise le terme moderne de « haïku », tout en reconnaissant Bashô comme son plus grand prédécesseur.

Aujourd'hui, ses poèmes sont traduits dans la plupart des langues du monde.

Ils inspirent écrivains, peintres, photographes, cinéastes et philosophes.

Sa cabane a disparu depuis longtemps, mais le bananier demeure le symbole d'une manière d'habiter le monde : avec attention, humilité et disponibilité.

Bashô n'a jamais recherché la gloire.

Il voulait seulement suivre ce qu'il appelait « la voie de la poésie ».

Trois siècles après sa mort, cette voie continue d'inviter chacun à regarder une feuille tomber, à écouter une grenouille plonger dans un vieil étang, ou à contempler le silence d'une montagne.

Là réside peut-être le véritable héritage de Bashô : montrer que l'infini peut tenir dans quelques syllabes, dès lors que le regard est juste.


 

Que la grâce de Bashô soit avec vous, dans la contemplation de la grenouille qui plonge.

 

Portrait du poète Bashô

Portrait du poète Bashô

POÉSIE

Par Philémon

 

Sous le bananier
Le vent tourne une page
Personne ne parle


Chemin de montagne
Le bâton de Bashô sait
Ce que tait la mousse

 

Aube sur le pont
Mais l'ombre du voyageur
Traverse l'eau claire

 

Temple abandonné.
Même la cloche écoute
La pluie d'automne

 

 

Premier chant du geai.
Le carnet reçoit encor
L’encre du silence

 

Lune de printemps.
Une sandale oubliée
Montre le sentier

 

Le vieil étang dort.
Le ciel saute avec la pluie
Dans les yeux du moine

 

Brume du matin
Chaque pin devient un vers
Que lit la rivière

Déplacements suivis par Bashô

Déplacements suivis par Bashô

Compagnons du poète

Compagnons du poète

Suite :

 

Neige sur la route.
Le poète disparaît
Reste le vent blanc

 

Au bout du voyage
Le bananier fait encor
De l'ombre au monde

 

 

Bâton

Le voyage commence toujours avant le premier pas. Bashô le savait. Son bâton n'était pas seulement un appui : il était la mesure du chemin. Chaque halte devenait une demeure, chaque départ une manière d'habiter le monde autrement. Celui qui marche assez longtemps découvre que les paysages traversent aussi son cœur.

Rosée du matin
Le vieux bâton connaît mieux
Le poids des nuages

Bananier

La plante dont il emprunta le nom n'offrait ni fruits généreux ni bois précieux. Ses larges feuilles se déchiraient au moindre vent. Pourtant, c'est auprès d'elle que le poète choisit de vivre. La fragilité peut devenir une école. Ce qui se brise enseigne parfois mieux que ce qui résiste.

Feuille déchirée
Dans chaque fente demeure
Un souffle d'été

L'étang

On croit connaître l'étang célèbre. On répète la grenouille, l'eau, le bruit. Mais le véritable poème se trouve peut-être dans le silence qui précède le saut. Ce bref instant où le monde semble retenir son souffle avant de recommencer à respirer.

Vieille eau dormante
Une ride va porter
Toute la saison

Compagnons

Les disciples marchaient avec leur maître, mais chacun suivait une route différente. Bashô n'enseignait pas des règles : il apprenait à regarder. Les fleurs, les paysans, les auberges, les enfants, les montagnes formaient un même livre sans couverture.

Fin du crépuscule
Sur la même longue route
Des pas différents

Dernier voyage

Lorsque la maladie ralentit sa marche, le désir de voyager ne s'éteignit pas. Le corps devenait plus fragile, mais l'esprit continuait d'ouvrir les chemins. Peut-être est-ce là le véritable voyage : celui qui ne dépend plus des jambes, mais du regard posé sur l'instant.

Lune d'automne
Même voyage immobile
Le cœur du poète

Matsuo Bashô

Matsuo Bashô

Bashô et la lune, lors d'un festival, par Yoshitoshi.

Bashô et la lune, lors d'un festival, par Yoshitoshi.

Statue de Bashô , commémorant son arrivée à Ogaki

Statue de Bashô , commémorant son arrivée à Ogaki

Mémorial construit en l'honneur du 300e anniversaire de sa mort.

Mémorial construit en l'honneur du 300e anniversaire de sa mort.

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