CHRONIQUE SUR MURASAKI SHIKIBU (1ère partie)
Au tournant du XIᵉ siècle, alors que l'Europe bâtit ses cathédrales romanes et que les chevaliers commencent à peupler les chansons de geste, le Japon vit l'un des âges les plus raffinés de son histoire.
À Heian-kyō, l'actuelle Kyoto, la capitale impériale est un monde clos où les saisons, les parfums, les étoffes et les poèmes règlent le rythme de la vie. C'est dans cet univers d'une élégance presque irréelle qu'apparaît une femme dont le nom traversera les siècles : Murasaki Shikibu.
Son véritable nom demeure inconnu. Comme beaucoup de dames de la cour, elle est désignée par un surnom. « Murasaki » qui est emprunté à l'une des héroïnes de son roman, tandis que « Shikibu » rappelle la fonction occupée par un membre de sa famille au ministère des Cérémonies.
Elle naît vers 973 dans une branche secondaire du puissant clan Fujiwara. Son père, Fujiwara no Tametoki, est un lettré renommé, passionné de littérature chinoise.
À une époque où l'étude des classiques chinois est presque exclusivement réservée aux hommes, il remarque très tôt l'intelligence exceptionnelle de sa fille.
Un jour, dit-on, tandis qu'il enseigne les textes chinois à son fils, la jeune enfant retient les leçons avec une facilité déconcertante. Son père laisse alors échapper un soupir devenu célèbre :
« Ah ! Si seulement tu étais née garçon... »
Cette remarque, souvent citée, témoigne moins d'un regret que des limites imposées aux femmes de son époque. Pourtant, ces limites n'empêcheront jamais Murasaki d'apprendre.
Elle grandit entourée de poésie, de musique, de calligraphie et de littérature. Elle maîtrise les kana, l'écriture japonaise utilisée par les femmes, mais comprend également les caractères chinois, savoir rare qui nourrira toute son œuvre.
Vers l'âge de vingt-cinq ans, elle épouse Fujiwara no Nobutaka, un noble plus âgé qu'elle. Leur bonheur est de courte durée. Deux ans après leur mariage, son mari meurt, la laissant veuve avec une petite fille.
Ce deuil marque profondément sa personnalité. Les textes qu'elle écrira plus tard portent l'empreinte constante de l'impermanence, cette conscience que toute beauté est appelée à disparaître.
Sa réputation de femme cultivée attire bientôt l'attention de la cour impériale. Elle devient dame de compagnie de l'impératrice Fujiwara no Shōshi, fille du tout-puissant Fujiwara no Michinaga.
Le palais est alors le cœur intellectuel du Japon.
Les dames échangent des poèmes comme d'autres échangent aujourd'hui des messages.
Un éventail décoré, une branche de prunier ou une feuille d'érable accompagnent souvent quelques vers qui peuvent décider d'une amitié, d'une réconciliation ou d'un amour.
Murasaki observe tout :
Les rivalités, les ambitions, les intrigues politiques., les passions secrètes, les jalousies, les cérémonies, les naissances et les décès.
Elle note les gestes, les silences, les regards derrière les paravents.
Toute cette matière deviendra bientôt un monument littéraire.
C'est probablement entre 1001 et 1012 qu'elle compose progressivement Le Dit du Genji (Genji Monogatari).
L'œuvre circule d'abord sous forme de chapitres copiés à la main. Chaque nouveau récit est attendu avec impatience par les dames de la cour.
Jamais encore un écrivain n'avait exploré avec une telle finesse les sentiments humains.
Le héros, le prince Hikaru Genji, est d'une beauté presque surnaturelle. Fils d'empereur écarté de la succession, il traverse les splendeurs et les drames de la cour impériale.
Autour de lui gravitent des dizaines de personnages dont chacun possède une psychologie complexe :
Amours impossibles, jalousies, mariages politiques, espoirs,vieillesse, perte des êtres chers.
Tout est raconté avec une délicatesse extraordinaire.
Mais le véritable sujet du roman est peut-être ailleurs.
À travers Genji, Murasaki décrit la fragilité de toute existence :
La jeunesse passe.
Les fleurs tombent.
Les palais changent de maîtres.
Les enfants deviennent adultes.
Les passions les plus ardentes finissent par s'éteindre.
Cette vision annonce déjà la sensibilité bouddhique qui marquera la littérature japonaise pendant des siècles.
Le roman compte cinquante-quatre chapitres et près de quatre cents personnages.
Il est souvent considéré comme le premier grand roman psychologique de l'histoire mondiale.
Contrairement aux récits héroïques de nombreuses civilisations, il ne glorifie ni les batailles ni les conquêtes.
Il s'intéresse au cœur humain.
À la nuance.
Aux émotions.
À ce qui demeure invisible.
Poésie par Philémon
Rideau de bambou
une cithare répond
au chant des grillons
Dans la chambre du palais
l'automne ferme les yeux
Brume sur l'étang
Murasaki sourit peu
l'encre est son miroir
Les femmes parlent plus bas
que les feuilles du saule
Sous la pleine lune
les éventails refermés
gardent les secrets.
Le Dit du Genji demeure
comme un parfum dans la nuit.
Le chant du coucou
éveille les souvenirs
du palais ancien
Chaque amour naît pour mourir
chaque vers pour le sauver
Rosée du matin
sur les manches de soie grise,
rien ne dure ici.
Même le Prince resplendit
comme un reflet sur l'eau.
Dernière bougie
Murasaki pose enfin
son pinceau d'hiver
Dans le souffle de l'aurore
Genji continue son rêve
Le palais s'éveille avant les hommes. Les dames de cour échangent des poèmes comme d'autres offriraient des fleurs. Au fond d'une galerie, Murasaki Shikibu observe les gestes minuscules qui deviennent destin. Elle comprend déjà que le véritable royaume n'est pas celui des empereurs mais celui de la mémoire. Ainsi naît peu à peu Le Dit du Genji, où chaque émotion survit davantage que les fastes de la cour.
Brume sur les stores
une plume suit la pluie
c’est l'aube sans bruit.
Dans le Genji, un parfum suffit à rappeler une présence disparue. Les vêtements parlent, les couleurs murmurent, les saisons deviennent des messagères. Rien n'est jamais tout à fait perdu tant qu'un souvenir peut renaître d'une senteur ou d'une branche en fleurs.
Vent de printemps
une manche oubliée danse
parmi les cerisiers.
Le Prince Genji croit parfois retenir le bonheur. Pourtant, les jardins changent avant lui. Les fleurs tombent sans regret et les chants s'éloignent. Murasaki Shikibu n'enseigne pas le désespoir ; elle montre simplement que la beauté est inséparable de son effacement.
Pétales au vent
le miroir garde un visage
déjà lointain.
Chaque trait de pinceau ressemble à une respiration. L'écriture ne cherche pas à vaincre le temps ; elle lui offre seulement un refuge. Voilà pourquoi le Dit du Genji continue de parler à ceux qui ouvrent ses pages mille ans plus tard.
Sous la lampe
l'encre devient rivière
vers le silence.
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