LES CHATS AU JAPON (2ème et dernière partie)
Le Maneki-neko illustre ainsi la manière dont une croyance populaire peut se transformer en symbole économique durable.
La présence du chat dans la culture japonaise prend une dimension nouvelle au début du XXᵉ siècle avec la publication du roman : «Je suis un chat» (Wagahai wa neko de aru) de l’écrivain Natsume Soseki.
Publié entre 1905 et 1906, ce roman adopte un dispositif narratif original : l’histoire est racontée par un chat domestique sans nom qui observe les humains qui l’entourent. L’œuvre s’ouvre par une phrase devenue célèbre :
«Je suis un chat. Je n’ai pas encore de nom».
Le choix d’un narrateur félin permet à Soseki d’adopter un regard ironique sur la société japonaise de l’ère Meiji (1868-1912)
À cette époque, le Japon connaît une modernisation rapide et une forte influence culturelle occidentale.
Dans le roman, le chat observe les discussions d’un groupe d’intellectuels et révèle les contradictions de cette société en transformation, du snobisme intellectuel à la fascination maladive pour l’occident.
Sa position est idéale pour ce rôle : il appartient au foyer mais reste extérieur au monde humain. Une perspective qui permet à l’auteur de proposer une satire sociale particulièrement efficace.
Les arts visuels japonais ont également contribué à populariser l’image du chat.
Dans les estampes ukiyo-e de l’époque d’Edo, les artistes représentent souvent des chats dans des scènes de la vie quotidienne.
Ces clichés montrent par exemple des chats jouant avec des objets, observant leur environnement ou dormant dans des intérieurs domestiques. Elles témoignent d’une sensibilité esthétique attentive aux détails du quotidien et aux gestes ordinaires.
Une représentation particulièrement célèbre est le Nemuri-neko, ou «chat endormi», une sculpture située dans le sanctuaire de Nikkō Tōshō-gū et attribuée à l’artisan Hidari Jingorō.
Cette sculpture représentant un chat paisiblement endormi est souvent interprétée comme un symbole d’harmonie et de tranquillité dans un lieu sacré.
Elle illustre une dimension importante de l’esthétique japonaise : l’attention portée aux états de calme et de contemplation.
Au XXᵉ et au XXIᵉ siècle, la présence des chats dans la culture japonaise s’étend également à la culture populaire.
Les mangas et l’animation japonaise mettent souvent en scène des personnages félins, qui incarnent tour à tour la malice, la sagesse ou la protection.
Comme dans : Le Royaume des chats, Doraemon, Le chat qui venait du ciel, Neko no Otera no Chion-san, ou encore le plus populaire de tous : Pokémon, avec l’espiègle Miaouss.
Cette popularité s’inscrit dans une esthétique plus large associée à la culture kawaii (qui incite à l’affection) qui valorise les formes douces et les personnages attachants.
Les chats deviennent également des mascottes commerciales et médiatiques. Certaines entreprises ou collectivités locales utilisent leur image pour promouvoir des produits ou attirer les visiteurs.
Aujourd’hui, la fascination japonaise pour les chats s’exprime aussi dans l’économie. Les chercheurs parlent parfois de "nekonomics" pour désigner l’ensemble des activités économiques liées à l’image du chat.
Un business juteux qui rapporterait, d’après l’hebdomadaire Courrier international, pas loin de 16 milliards d’euros par an.
Entre les cafés à chats, îles à chats (tourisme félin), les produits dérivés (objets, goodies), publicité avec des chats, les livres et mangas sur les chats, événements autour des chats, services pour animaux, les applications et contenus digitaux liés aux chats… les nekonomics ont encore de belles années devant elles.
On se souvient aussi de Tama, une chatte nommée cheffe de gare en 2007 dans la préfecture de Wakayam.
Sa popularité a attiré des milliers de visiteurs et contribué à revitaliser une ligne ferroviaire locale menacée de fermeture. Décédée en 2015, la relève de Tama a été assurée par son assistante féline, Nitama .
D’autres localités se sont inspirées de cet exemple pour favoriser le tourisme. Certaines entreprises permettent même à leurs employés de venir avec leur chat au bureau ou en adoptent directement.
Les estampes montrent des scènes du quotidien : un chat qui dort, observe un jardin, joue avec une pelote ou accompagne une courtisane.
On y trouve souvent une atmosphère calme et saisonnière typique de l’ukiyo-e.
Très populaires au XIXe siècle, ces chats marchent debout, dansent, jouent du shamisen, boivent du saké ou imitent les humains.
Les deux grandes figures qui entrent dans le surnaturel japonais sont :
-
le Bakeneko : chat métamorphe,
le Nekomata : chat à queue dédoublée doté de pouvoirs occultes.
Ces créatures apparaissent dans :
-
les récits de fantômes,
les histoires de vengeance,
les estampes fantastiques.
Dans le quartier du plaisir d’Edo, les chats accompagnaient souvent les courtisanes.
Ils symbolisent :
-
l’élégance,
la sensualité,
le raffinement domestique.
On les voit dans :
-
les maisons de thé,
les intérieurs raffinés,
les scènes de toilette.
Le Japon développe aussi toute une symbolique féline :
-
protection contre les mauvais esprits,
chance,
prospérité.
Le plus célèbre héritier de cette tradition est le Maneki-neko ( chat qui invite ).
Dans certaines croyances d’Edo :
-
les chats protégeaient les manuscrits des rats,
repoussaient les influences néfastes,
portaient bonheur aux commerces.
Ce qui rend les chats de l’ukiyo-e si fascinants, c’est qu’ils oscillent constamment entre :
-
observation réaliste,
humour populaire,
poésie quotidienne,
et fantastique inquiétant.
C’est probablement l’un des animaux les plus variés de tout l’imaginaire visuel japonais.
Poésie par Philémon
Sous la lampe huile
Le moine copie la nuit
Un sutra doré
Près de l’encrier repose
Une queue noire en croissant
Au marché d’Edo
Parmi les poissons d’argent
Miaule un vieux chat
Les enfants lui font cortège
Comme à un prince usé
Neige sur Kyōto
Dans le jardin du thé vert
Une chatte blanche
Efface de ses coussinets
Les traces du vent d’hiver
A Yoshiwara
Les lanternes se reflètent
Dans mille regards
Un chat suit les courtisanes
Comme un parfum discret
Sous le vieux pont noir
Un chat boit l’eau des lanternes
Nuit de pluie d’été
Ses yeux fendent les roseaux
Comme deux lunes noyées
Temple abandonné
Sur le sutra mangé d’ombre
Dort un chat sans nom
Le vent tourne les prières
Que nul moine n’écoute plus
Neige sur Kyōto
Les traces d’un chat s’effacent
Devant le torii
Même les renards sacrés
Semblent retenir leur souffle
Dans la maison vide
Un shamisen* joue tout seul
Au cœur de la nuit
Sous la lampe vacillante
Remue une queue rayée
Le pêcheur revient
Avec l’odeur des marées
Et du varech froid
Son vieux chat blanc l’attendait
Comme une épouse discrète
À l’heure du corbeau
Nekomata* des collines
Descend vers le bourg
Les chiens cessent d’aboyer
Quand passent les deux ombres
*Yokais en forme de chat à double queues
On disait qu’au col de Hakone, certains chats n’étaient pas des chats. Les voyageurs évitaient de leur parler après le coucher du soleil. Une nuit d’automne, un porteur aperçut un animal tigré assis au milieu du chemin. L’animal semblait attendre. Lorsqu’il voulut le contourner, le chat prit voix humaine :
« La montagne réclame le silence. »
Le lendemain, on retrouva des traces menant jusqu’au ravin, puis plus rien.
Vent dans les cèdres
Les grelots du cheval mort
Sonnent sous la pluie
La vieille du quartier des saules
À Edo vivait une marchande de charbon qui nourrissait tous les chats errants du quartier. Après sa mort, les habitants jurèrent voir encore une silhouette penchée déposer du poisson séché près des ruelles.
Chaque matin, les bols étaient vides.
Un jeune moine affirma qu’un bakeneko avait pris l’apparence de la vieille femme afin de poursuivre une dette de bonté.
Brume du matin
Sur le pas de la maison
Empreintes doubles
Le temple des clochettes
Dans un petit temple de montagne, les chats vivaient librement parmi les statues de Jizō.* Les pèlerins suspendaient de minuscules clochettes pour éloigner les mauvais esprits.
Mais certaines nuits, les clochettes tintaient seules.
Le gardien du lieu expliquait calmement :
« Les morts aiment parfois revenir sous forme de chats. Cela leur permet d’approcher les vivants sans leur faire peur. »
Lune d’hiver pâle
Entre les statues moussues
Des yeux apparaissent
*Bodhisattva du bouddhisme et protecteur des enfants
Le chat et le joueur de biwa*
Un joueur aveugle traversait les provinces en chantant les anciennes guerres. Partout où il s’arrêtait, un chat roux venait dormir à ses côtés. Les années passèrent ainsi.
À sa mort, les villageois ouvrirent son étui de biwa afin d’y placer ses cendres. Ils y trouvèrent des poils roux soigneusement entremêlés autour du plectre d’ivoire.
Depuis lors, certains soirs, une musique lente flotte encore près des rizières.
Rizières d’été
La chanson du vieux biwa
Suit le chat sans bruit.
*Instrument de musique ressemblant au luth et à 4 cordes pincées.
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