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Poésie Japonaise

LE YOKAI DES ROUTES DE HIROSHIGE

28 Juin 2026, 07:49am

LE YOKAI DES ROUTES DE HIROSHIGE

Rappel de la définition d'un yokai : c'est un phénomène qui dépasse la compréhension humaine et qui ne peut être expliqué que par l'existence d'une entité surnaturelle.

Le yokay fait partie de la tradition et de la culture du Japon.

 

On dit qu’il existe des esprits qui ne vivent ni dans les forêts, ni dans les temples, mais dans les images.

Pas des images immobiles , non, celles qui contiennent un passage.

Les anciens graveurs murmuraient parfois à demi-voix qu’un yokai s’était glissé un jour dans les planches du Tōkaidō. Personne ne savait quand.

Peut-être au moment précis où l’artiste comprit que la route n’était pas une ligne, mais une suite d’instants.

On l’appelait , faute de mieux : Kage no Tabi. le Voyageur d’Ombre.

Kage no Tabi n’a pas de forme fixe. Parfois il est un voyageur en retard. Parfois une silhouette trop immobile sous une averse.
Parfois , simplement , un vide là où quelqu’un devrait être.

Il apparaît surtout dans les œuvres où le monde semble en mouvement.

Comme dans Les Cinquante-trois Stations du Tōkaidō. Car une route attire ce qui passe… et ce qui ne s’arrête jamais.

On raconte qu’un soir d’hiver, un apprenti graveur travaillait tard dans l’atelier. Il recopiait une estampe représentant une station enneigée. Le silence était profond.

Puis il entendit un pas.

Un seul.

Il leva les yeux , personne.

Mais sur le papier… une empreinte de plus.

Le yokai ne hante pas les hommes. Il hante les transitions.

Les ponts.
Les seuils.
Les instants où l’on passe d’un lieu à un autre.

C’est pourquoi il se tient souvent près de cette estampe : Pluie soudaine sur le pont Shin-Ōhashi

Regardez bien. Tous fuient la pluie. Sauf un.

Avec les années, le yokai devint plus audacieux.

Dans les Cent vues d'Edo, il ne se cache plus seulement dans les silhouettes, il se glisse dans les cadrages eux-mêmes.

Une branche coupe le monde. Un angle cache l’essentiel. Quelque chose est toujours hors champ.

Et c’est là qu’il réside.

Certains disent que Kage no Tabi est né du bokashi, ce dégradé qui fait glisser les couleurs. Entre deux teintes, il existe un espace incertain.

Ni tout à fait bleu. Ni tout à fait vide. Un passage parfait pour une chose sans forme.

À la fin de sa vie, Utagawa Hiroshige aurait senti quelque chose. Non pas une peur. Plutôt… une compagnie.

Comme si quelqu’un avait parcouru toutes ses routes sans jamais s’arrêter.

Et lorsqu’il écrivit son dernier poème, certains jurent qu’il n’était pas seul.

Depuis lors, si vous observez attentivement une estampe de Hiroshige… prenez votre temps.

Ne regardez pas seulement ce qui est là. Regardez ce qui manque. Car quelque part, entre la pluie et le silence, le Voyageur d’Ombre continue son chemin.

L’innovation de Utagawa Hiroshige tient précisément à cette capacité de suggérer plus qu’à montrer.

Ses cadrages coupés, ses plans rapprochés inattendus, son usage du bokashi, ou encore ces instants météorologiques (pluie, neige, brume) créent des zones d’incertitude.

Et c’est dans ces interstices que l’imaginaire , qu’il soit poétique ou peuplé de yokai , peut naturellement se glisser.

Ce n’est sans doute pas un hasard si ses œuvres, comme les Cent vues d'Edo, donnent souvent l’impression que le monde continue au-delà du cadre.

Il ne ferme jamais complètement l’image , il l’ouvre.

LE YOKAI DES ROUTES DE HIROSHIGE

POESIE PAR PHILEMON

 

Haïbun
La première trace

Dans une estampe, un homme marche sous la pluie. Rien d’étrange. Et pourtant, si l’on regarde bien, ses pas ne touchent pas tout à fait le sol.

Pluie sans bruit
Entre deux pas hésitants
L’ombre avance seule

Neige vivante

La neige devrait effacer toute trace. Pourtant, parfois, elle révèle ce qui ne devrait pas être vu.

Blanc immobile
Une trace sans origine
Et nul voyageur

Le pont

Un pont relie deux rives. Mais il n'appartient à aucune.

Sous l’averse vive
Un homme ne se retourne pas
Il attend encore

 

Derrière la branche

Le regard croit voir, mais il est guidé. Ce qui est caché devient plus présent que ce qui est montré.

Prunier en avant
Derrière un monde retient
Son souffle ancien

 

Entre deux couleurs

Le monde ne change pas d’un coup. Il glisse. Et dans ce glissement, quelque chose peut naître.

Bleu qui se défait
Là où la couleur hésite
Une présence naît

  1. Tankas

Edo s’étend là
Cent vues comme cent saisons
Murmure urbain
Hiroshige en fragments
Capte l’âme fugitive

 

  1. Le vent sur la mer
    Barques minuscules fuient
    Vers un horizon
    Dans un dégradé léger
    Le ciel respire d’azur

  2.  

    Un pont une pluie
    Un instant saisi sans bruit
    Et tout se courbe
    La modernité surgit
    Avec un geste ancien

  3.  

Voyage immobile
Le regard devient chemin
Feuilles et nuées
Les estampes nous portent
Plus loin que les sandales

 

Perspective neuve
Cadre tranché audacieux
Branche au premier plan
L’horizon soudain lointain
Ouvre un théâtre secret

  1.  

Dernier paysage
Le pinceau s’efface presque
Il reste la pluie
Et l’empreinte d’un instant
Que nul vent n’effacera

 

 

Les Cent vues d’Edo

 

La ville n’est plus seulement un lieu, mais un rythme. Hiroshige en saisit les saisons, les fêtes, les silences. Edo devient une mosaïque sensible, où chaque image est une fenêtre ouverte.

Ville en cent souffles
L’hiver l’été se répondent
Univers morcelé

LE YOKAI DES ROUTES DE HIROSHIGE
Vue nocturne du quartier de Edo : Saruwaka-Machi, estampe de Hiroshige.

Vue nocturne du quartier de Edo : Saruwaka-Machi, estampe de Hiroshige.

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E
Jolis poèmes et explications intéressantes sur ces différents artistes Japonais. Bonne journée
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Il est toujours intéressant et profitable d'étudier d'autres cultures et, en particulier, celle du Japon qui a une longue tradition artistique encore méconnue.<br /> <br /> Belle journée Brigitte.
G
J'aime la dernière estampe, cette extraordinaire perspective nous entraîne vers l'infini, le regard n'a pas envie de s'arrêter il continue au-delà de l'image.<br /> Cette suggestion d'un plus caché donne une autre dimension à l'image, une vie supplémentaire que chacun interprète selon son imagination.
Répondre
Tout l'art de l'artiste peintre est dans sa palette de suggestions inspirées.<br /> <br /> Belle fin de semaine Marie-Thérèse.
B
Une très belle page poétique et pleine de mystère sur le yokay qui fait partie de la tradition et de la culture du Japon. Je l'imagine ce Voyageur d'Ombre.<br /> Bon mercredi cher Philémon.<br /> Amitiés<br /> Je t'embrasse
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C'est toujours un grand plaisir de lire la trace de ton amical passage sur ces lignes de mes idées.<br /> Je formule des souhaits parmi les meilleurs, afin que ton cheminement estival se déroule le mieux possible chère Béa.<br /> <br /> Je t'embrasse.<br /> <br /> Bien amicalement ⛩️🌳🌳🌳🌳🌳
P
C'est dans la nature invisible que se cache la puissance de toute chose, cette citation de Jacques Nteka bokolo me semble approcher l'essence du Voyageur d'Ombre .<br /> Il est des mystères qui, s'ils se laissent approcher, ne s'expliquent pas. Des instants fugaces, des choses qu'on croit voir et qui pourtant n'apparaissent pas au regard, des sensations étranges. Peut-être, après tout, ce Voyageur existe t'il ?<br /> <br /> Bonne journée Philémon
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Bonne idée et bonne lecture Brigitte.<br /> <br /> Profite bien de ton charmant jardin.
P
Non, je ne les ai pas lus. Et pourtant je me suis toujours promis de le faire. Il faut que je regarde à la médiathèque départementale s'ils peuvent nous le prêter pour ma petite bibliothèque municipale.<br /> Bonne journée Philémon
As tu lu les deux autres qui lui font suite ?<br /> <br /> Le café du temps retrouvé et Le café où vivent les souvenirs.<br /> <br /> <br /> <br />
Et as-tu lu les deux autres qui lui font suite ?<br /> Le café du temps retrouvé et Le café où vivent les souvenirs, ce n'est pas mal non plus.<br /> <br /> Belle journée Brigitte.
P
Je l'ai lu, conseillé par ma fille. https://pestoune.kazeo.com/toshikazu-kawaguchi-tant-que-le-cafe-est-encore-chaud-a214941439
Bonjour Brigitte, ne crois-tu pas que ces "Voyageurs" de l'ombre existent déjà chez les enfants "rêveurs" ?<br /> La littérature nippone est bercée par le Yokai . Je ne me rappelle plus si je t'avais conseillé un livre qui fait voyager dans le temps, écrit par l'auteur : TOSHIKAZU KAWAGUCHI "Tant que le café est encore chaud"<br /> avec un tirage à plus d'un millions d'exemplaires. C'est génial !<br /> <br /> "Le visible est la manifestation de l'invisible, selon la loi divine rappelée dans l'épître aux Hébreux"<br /> <br /> Belle journée.
D
C'est bien ça, un petit personnage qui dépasse la conscience humaine. Des instants réels ou imaginés qui font la richesse de la vie que l'on soit artiste ou pas. J'aime bien ces légendes qui font rêver.<br /> Comme d'habitude les estampes sont superbes.<br /> Très belle journée et très bel été.<br /> amicalement<br /> danièle
Répondre
Ce qu'on surnomme l'invisible est un autre plan d'existence, sans saisie ou sans dualité qui est perçu par l'esprit, spontanément, à la manière des jeunes enfants qui disent voir telle ou telle chose par moment.<br /> Merci Danièle pour la richesse de tes commentaires.<br /> A mon tour de formuler de bons souhaits pour ton cheminement dans cette saison, ensoleillée.<br /> Bien amicalement.<br /> <br /> <br /> <br />
T
Bonsoir Phil.<br /> <br /> Merci pour le partage de ce texte poétique qui révèle toute la part de mystère présente dans les estampes d'Hiroshige.<br /> Et bravo pour tes magnifiques Haïbuns, Tankas et Haïkus.<br /> <br /> C'est un plaisir de lire ta belle poésie.<br /> Belle soirée à toi.<br /> <br /> Marie-Ange.
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Merci Marie-Ange pour cette très gentille guirlande d'appréciation qui me va droit au cœur.<br /> <br /> Belle semaine.
M
C'est incroyable, quelle sensibilité ces Japonais ! Cela me fait penser à Cocteau qui faisait passer Orphée à travers les miroirs. Oui, les Japonais ont un 6e sens qui les relie à un autre monde, parallèle au nôtre.
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La base de cette perception est en partie due, selon moi, à l'imprégnation des religions shinto et bouddhique qui conseillent d'ouvrir son cœur et son esprit, sans saisir les évènements, permettant ainsi, un accès à une vision directe d'autres plans.<br /> Cela est maintenant dans l'inconscient collectif nippon.<br /> Merci Martine pour ce sympathique passage.<br /> Belle semaine.,
J
Bonjour Philémon, bel article encore et je découvre, le secret de certaines images, merci, amitiés jill
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Hiroshige , de part son observation , nous invite à découvrir ce qui est au-delà de ce qu'il représente.<br /> <br /> Merci Fabienne. belle semaine.<br /> Amitiés.