L’ETERNEL MOINE VOYAGEUR
Voici une histoire traditionnelle qui appartient aux récits qui gardent longtemps leur petite lumière, comme une lanterne allumée au bord d'un chemin, lorsque vient le soir.
Dans les montagnes du Japon, il existe des chemins que les hommes ont empruntés pendant des siècles.
Certains conduisent à des sanctuaires oubliés, d'autres à des monastères accrochés aux flancs des montagnes.
Quelques-uns ne mènent plus nulle part.
Les arbres ont envahi les sentiers, les pierres se sont couvertes de mousse et les anciennes bornes de pierre, rongées par la pluie, semblent avoir oublié jusqu'au nom des lieux qu'elles indiquaient.
Pourtant, les anciens racontaient qu'un homme continuait à parcourir ces chemins.
On l'apercevait parfois à l'aube, lorsque les brumes s'attardaient encore dans les vallées. Il avançait d'un pas régulier, appuyé sur un bâton de bois sombre.
Un large chapeau de paille dissimulait son visage, et sa robe, autrefois brune, avait pris la couleur de la terre.
Il ne possédait ni cheval, ni maison, ni argent.
Une petite besace pendait à son épaule. Elle contenait un bol en bois, quelques poignées de riz, une aiguille pour réparer sa robe et un morceau de tissu qui avait dû, autrefois, être blanc.
Personne ne connaissait son âge.
Les uns affirmaient l'avoir rencontré trente ans auparavant, alors qu'ils étaient encore enfants.
D'autres prétendaient que leur grand-père avait reçu sa visite, dans les mêmes circonstances, bien avant leur naissance.
Lorsqu'on lui posait la question, le moine souriait.
- Mon âge ? Voilà bien une question de gens qui ont peur de manquer de temps.
Puis il reprenait sa route.
Un soir d'automne, alors que le vent faisait tomber les dernières feuilles des érables, le moine arriva dans un village situé au pied d'une montagne.
Les habitants préparaient les récoltes pour l'hiver. Les portes étaient fermées de bonne heure, car les nuits devenaient froides, et chacun veillait sur ce qu'il avait pu conserver.
Le moine s'arrêta devant une petite maison dont le toit avait souffert des dernières pluies.
Il frappa doucement.
Une vieille femme entrouvrit la porte.
- Que voulez-vous, voyageur ?
- Un endroit où dormir, si cela ne vous dérange pas.
La femme le regarda longuement. Elle vivait seule depuis la mort de son mari et n'avait guère de quoi nourrir une bouche supplémentaire.
- Je n'ai presque rien à vous offrir.
- Alors, vous ne risquez pas de perdre grand-chose en m'accueillant.
La réponse fit sourire la vieille femme. Elle lui donna un bol de soupe claire et lui indiqua un coin près du foyer.
Pendant le repas, elle lui raconta que son fils était parti depuis des années. Il avait quitté le village après une dispute, jurant qu'il ne reviendrait jamais.
Depuis, elle attendait parfois des nouvelles, bien qu'elle prétendît ne plus y penser.
Le moine écouta sans l'interrompre.
Lorsqu'elle eut terminé, il demanda :
- Quand vous pensez à votre fils, qu'est-ce qui vous fait le plus souffrir ?
- Son absence.
Le moine remua lentement les braises avec une brindille.
- « Êtes-vous certaine que ce soit son absence ? Ou bien est-ce le fait de lui répéter chaque jour, dans votre cœur, qu'il aurait dû revenir ? »
La vieille femme ne répondit pas.
Cette nuit-là, elle dormit peu. Mais, pour la première fois depuis longtemps, elle se demanda si attendre signifiait nécessairement rester immobile.
Au matin, le moine avait disparu.
Sur la table, près du bol soigneusement rincé, il avait laissé une petite branche d'érable.
La femme la plaça dans un vase.
Et, ce jour-là, elle ouvrit les volets de sa maison.
Le moine, lui, marchait déjà dans la vallée voisine.
Le soleil montait derrière les montagnes. Des paysans conduisaient leurs bœufs vers les champs, un enfant courait derrière une roue de bois et, au loin, la cloche d'un temple annonçait la première prière.
Il s'arrêta un instant pour écouter.
Puis il reprit sa marche.
Car il ne cherchait ni à convertir les hommes, ni à leur enseigner une doctrine. Il ne prétendait pas posséder la vérité.
Il avait simplement découvert, au fil de ses longues années de route, qu'il arrive parfois qu'une parole prononcée au bon moment ouvre une porte qu'une vie entière de raisonnements n'a pas réussi à pousser.
Mais il y avait une chose que personne ne savait.
Chaque année, lorsque revenait l'automne, le moine se rendait dans une vallée que les cartes ne mentionnaient plus. Là, au milieu des cèdres, se dressaient les ruines d'un ancien sanctuaire.
Et chaque année, il s'asseyait devant une pierre plate.
Il y demeurait jusqu'au coucher du soleil, sans manger, sans prier, sans prononcer un mot.
Un jour, peut-être, nous apprendrons pourquoi.
Car même les hommes qui semblent avoir renoncé à tout portent parfois en eux une histoire qu'ils n'ont jamais réussi à achever.
Et le vieux moine, qui connaissait tant de chemins, en avait un qu'il n'avait toujours pas trouvé le courage de quitter.
La nuit tombe sur les montagnes. Le feu crépite doucement.
Pour l’instant, nous laisserons le voyageur poursuivre sa route. Nous le retrouverons à la prochaine veillée, devant cette mystérieuse pierre, là où son passé commence à murmurer.
Poésie par Philémon.
Le chemin sans fin
Sous les pins anciens
un moine suit la rivière
le ciel se reflète
chaque pas efface un doute
chaque pierre enseigne
La lune se voile
sur le seuil d'une auberge
le bol reste chaud
dans le silence des bois
la nuit poursuit sa route
Un bâton usé
connaît les cols et les pluies
mille pas encor
la montagne ouvre ses portes
au cœur qui ne s'attarde
Au fond de la vallée
une cloche fend le soir
les corbeaux s'envolent
le moine poursuit sa marche
vers l'aube qui ne vient pas
La neige sur les cèdres
blanchit les traces du moine
le vent seul demeure
au sommet nul n'attend rien
le monde devient vaste
Depuis des années le moine traverse les provinces sans conserver d'autre richesse que son bâton et son bol. Dans les villages il reçoit parfois du riz , parfois une poignée de châtaignes, parfois seulement un salut. Jamais les mains vides ne lui semblent tout à fait vides car chacune porte une histoire que les mots ne savent pas toujours raconter. Un soir d'hiver une vieille femme lui tend un bol fêlé. Elle s'excuse de ne pouvoir offrir mieux. Le moine incline la tête et accepte le présent comme un trésor. Au matin le bol repose près de la porte et la femme découvre qu'il a été réparé avec une fine ligature de paille.
Le voyageur a déjà disparu dans la brume.
Bol fêlé utile
un fil de paille retient
la chaleur des mains
Le col était réputé infranchissable après les premières neiges. Les habitants conseillaient au moine de patienter jusqu'au printemps. Mais le vieux voyageur savait que certains chemins ne s'ouvrent qu'à ceux qui consentent à avancer sans connaître leur destination. Durant trois jours il marcha dans le brouillard. La faim ralentissait ses pas et le vent effaçait derrière lui toute trace de passage. Au quatrième matin le ciel se dégagea soudain. Une vallée immense apparut, traversée par une rivière étincelante. Sur l'autre versant se dressait un petit temple dont la cloche sonnait pour personne. Le moine comprit alors que la montagne n'avait jamais cherché à lui barrer la route.
Elle lui avait simplement appris à ne pas confondre l'obstacle avec la fin du voyage.
Le col s'est ouvert
sur les premières cloches
la neige se tait
Au crépuscule de sa vie le moine revint dans la vallée où il avait reçu son premier bol de riz. Les maisons avaient changé et les enfants d'autrefois reposaient désormais sous les cerisiers du cimetière. Seul le vieux pont de bois semblait avoir résisté aux années. Il s'assit près de la rivière. Son bâton reposait sur ses genoux et ses sandales ne porteraient plus longtemps ses pas. Un enfant s'approcha pour lui demander où menaient tous ces chemins parcourus depuis si longtemps. Le moine regarda l'eau couler sous le pont. Puis il tendit son bâton à l'enfant et reprit silencieusement la route du temple voisin. Au matin on retrouva ses sandales devant la porte.
La cloche sonna une seule fois et nul ne sut jamais s'il avait quitté le monde ou simplement poursuivi son voyage ailleurs.
Au bord de l'eau claire
un bâton change de main
le vent prend la suite
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