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Poésie Japonaise

L’ETERNEL MOINE VOYAGEUR

30 Octobre 2026, 09:47am

L’ETERNEL MOINE VOYAGEUR
L’ETERNEL MOINE VOYAGEUR

Voici une histoire traditionnelle qui appartient aux récits qui gardent longtemps leur petite lumière, comme une lanterne allumée au bord d'un chemin, lorsque vient le soir.

 

 

Dans les montagnes du Japon, il existe des chemins que les hommes ont empruntés pendant des siècles.

Certains conduisent à des sanctuaires oubliés, d'autres à des monastères accrochés aux flancs des montagnes.

Quelques-uns ne mènent plus nulle part.

Les arbres ont envahi les sentiers, les pierres se sont couvertes de mousse et les anciennes bornes de pierre, rongées par la pluie, semblent avoir oublié jusqu'au nom des lieux qu'elles indiquaient.

Pourtant, les anciens racontaient qu'un homme continuait à parcourir ces chemins.

On l'apercevait parfois à l'aube, lorsque les brumes s'attardaient encore dans les vallées. Il avançait d'un pas régulier, appuyé sur un bâton de bois sombre.

Un large chapeau de paille dissimulait son visage, et sa robe, autrefois brune, avait pris la couleur de la terre.

Il ne possédait ni cheval, ni maison, ni argent.

Une petite besace pendait à son épaule. Elle contenait un bol en bois, quelques poignées de riz, une aiguille pour réparer sa robe et un morceau de tissu qui avait dû, autrefois, être blanc.

Personne ne connaissait son âge.

Les uns affirmaient l'avoir rencontré trente ans auparavant, alors qu'ils étaient encore enfants.

D'autres prétendaient que leur grand-père avait reçu sa visite, dans les mêmes circonstances, bien avant leur naissance.

Lorsqu'on lui posait la question, le moine souriait.

- Mon âge ? Voilà bien une question de gens qui ont peur de manquer de temps.

Puis il reprenait sa route.

Un soir d'automne, alors que le vent faisait tomber les dernières feuilles des érables, le moine arriva dans un village situé au pied d'une montagne.

Les habitants préparaient les récoltes pour l'hiver. Les portes étaient fermées de bonne heure, car les nuits devenaient froides, et chacun veillait sur ce qu'il avait pu conserver.

Le moine s'arrêta devant une petite maison dont le toit avait souffert des dernières pluies.

Il frappa doucement.

Une vieille femme entrouvrit la porte.

- Que voulez-vous, voyageur ?

- Un endroit où dormir, si cela ne vous dérange pas.

La femme le regarda longuement. Elle vivait seule depuis la mort de son mari et n'avait guère de quoi nourrir une bouche supplémentaire.

- Je n'ai presque rien à vous offrir.

- Alors, vous ne risquez pas de perdre grand-chose en m'accueillant.

La réponse fit sourire la vieille femme. Elle lui donna un bol de soupe claire et lui indiqua un coin près du foyer.

Pendant le repas, elle lui raconta que son fils était parti depuis des années. Il avait quitté le village après une dispute, jurant qu'il ne reviendrait jamais.

Depuis, elle attendait parfois des nouvelles, bien qu'elle prétendît ne plus y penser.

Le moine écouta sans l'interrompre.

Lorsqu'elle eut terminé, il demanda :

- Quand vous pensez à votre fils, qu'est-ce qui vous fait le plus souffrir ?

- Son absence.

Le moine remua lentement les braises avec une brindille.

- « Êtes-vous certaine que ce soit son absence ? Ou bien est-ce le fait de lui répéter chaque jour, dans votre cœur, qu'il aurait dû revenir ? »

La vieille femme ne répondit pas.

Cette nuit-là, elle dormit peu. Mais, pour la première fois depuis longtemps, elle se demanda si attendre signifiait nécessairement rester immobile.

Au matin, le moine avait disparu.

Sur la table, près du bol soigneusement rincé, il avait laissé une petite branche d'érable.

La femme la plaça dans un vase.

Et, ce jour-là, elle ouvrit les volets de sa maison.

Le moine, lui, marchait déjà dans la vallée voisine.

Le soleil montait derrière les montagnes. Des paysans conduisaient leurs bœufs vers les champs, un enfant courait derrière une roue de bois et, au loin, la cloche d'un temple annonçait la première prière.

Il s'arrêta un instant pour écouter.

Puis il reprit sa marche.

Car il ne cherchait ni à convertir les hommes, ni à leur enseigner une doctrine. Il ne prétendait pas posséder la vérité.

Il avait simplement découvert, au fil de ses longues années de route, qu'il arrive parfois qu'une parole prononcée au bon moment ouvre une porte qu'une vie entière de raisonnements n'a pas réussi à pousser.

Mais il y avait une chose que personne ne savait.

Chaque année, lorsque revenait l'automne, le moine se rendait dans une vallée que les cartes ne mentionnaient plus. Là, au milieu des cèdres, se dressaient les ruines d'un ancien sanctuaire.

Et chaque année, il s'asseyait devant une pierre plate.

Il y demeurait jusqu'au coucher du soleil, sans manger, sans prier, sans prononcer un mot.

Un jour, peut-être, nous apprendrons pourquoi.

Car même les hommes qui semblent avoir renoncé à tout portent parfois en eux une histoire qu'ils n'ont jamais réussi à achever.

Et le vieux moine, qui connaissait tant de chemins, en avait un qu'il n'avait toujours pas trouvé le courage de quitter.

La nuit tombe sur les montagnes. Le feu crépite doucement.

Pour l’instant, nous laisserons le voyageur poursuivre sa route. Nous le retrouverons à la prochaine veillée, devant cette mystérieuse pierre, là où son passé commence à murmurer.

Moine marchant dans la neige

Moine marchant dans la neige

Poésie par Philémon.

 

 

Le chemin sans fin
 
 
 

Sous les pins anciens

un moine suit la rivière

le ciel se reflète

chaque pas efface un doute

chaque pierre enseigne

 

 

L'auberge des brumes

 

La lune se voile

sur le seuil d'une auberge

le bol reste chaud

dans le silence des bois

la nuit poursuit sa route

 

 

Le bâton de voyage

 

Un bâton usé

connaît les cols et les pluies

mille pas encor

la montagne ouvre ses portes

au cœur qui ne s'attarde

 

 

La cloche lointaine

 

Au fond de la vallée

une cloche fend le soir

les corbeaux s'envolent

le moine poursuit sa marche

vers l'aube qui ne vient pas

 

 

L'ultime sommet

 

La neige sur les cèdres

blanchit les traces du moine

le vent seul demeure

au sommet nul n'attend rien

le monde devient vaste

 

 

Le bol du mendiant

 

Depuis des années le moine traverse les provinces sans conserver d'autre richesse que son bâton et son bol. Dans les villages il reçoit parfois du riz , parfois une poignée de châtaignes, parfois seulement un salut. Jamais les mains vides ne lui semblent tout à fait vides car chacune porte une histoire que les mots ne savent pas toujours raconter. Un soir d'hiver une vieille femme lui tend un bol fêlé. Elle s'excuse de ne pouvoir offrir mieux. Le moine incline la tête et accepte le présent comme un trésor. Au matin le bol repose près de la porte et la femme découvre qu'il a été réparé avec une fine ligature de paille.

Le voyageur a déjà disparu dans la brume.

Bol fêlé utile

un fil de paille retient

la chaleur des mains

 


 

La montagne qui attend

 

Le col était réputé infranchissable après les premières neiges. Les habitants conseillaient au moine de patienter jusqu'au printemps. Mais le vieux voyageur savait que certains chemins ne s'ouvrent qu'à ceux qui consentent à avancer sans connaître leur destination. Durant trois jours il marcha dans le brouillard. La faim ralentissait ses pas et le vent effaçait derrière lui toute trace de passage. Au quatrième matin le ciel se dégagea soudain. Une vallée immense apparut, traversée par une rivière étincelante. Sur l'autre versant se dressait un petit temple dont la cloche sonnait pour personne. Le moine comprit alors que la montagne n'avait jamais cherché à lui barrer la route.

Elle lui avait simplement appris à ne pas confondre l'obstacle avec la fin du voyage.

Le col s'est ouvert

sur les premières cloches

la neige se tait

 

 

Le dernier voyage

 

Au crépuscule de sa vie le moine revint dans la vallée où il avait reçu son premier bol de riz. Les maisons avaient changé et les enfants d'autrefois reposaient désormais sous les cerisiers du cimetière. Seul le vieux pont de bois semblait avoir résisté aux années. Il s'assit près de la rivière. Son bâton reposait sur ses genoux et ses sandales ne porteraient plus longtemps ses pas. Un enfant s'approcha pour lui demander où menaient tous ces chemins parcourus depuis si longtemps. Le moine regarda l'eau couler sous le pont. Puis il tendit son bâton à l'enfant et reprit silencieusement la route du temple voisin. Au matin on retrouva ses sandales devant la porte.

La cloche sonna une seule fois et nul ne sut jamais s'il avait quitté le monde ou simplement poursuivi son voyage ailleurs.

Au bord de l'eau claire

un bâton change de main

le vent prend la suite

L’ETERNEL MOINE VOYAGEUR
L’ETERNEL MOINE VOYAGEUR
L'un des nombreux sanctuaires rencontrés sur son cheminement.

L'un des nombreux sanctuaires rencontrés sur son cheminement.

Commenter cet article
R
Magnifique récit au rythme de la lenteur de la marche... nous oublions trop souvent dans notre monde moderne les bienfaits de la marche et de la lenteur...<br /> <br /> <br /> https://rosemar.over-blog.com/2020/01/vive-la-lenteur.html<br /> <br /> <br /> <br /> <br /> https://rosemar.over-blog.com/2025/09/tai-chi-de-l-eventail.html<br /> <br /> <br /> <br /> https://rosemar.over-blog.com/2020/10/les-apotres-de-la-lenteur-musicale.html<br /> <br /> <br /> <br /> Bon dimanche !
Répondre
Bonjour Rosemar, ayant moi-même pratiqué le Taï Chi Chuan , je connais cette posture de l'éventail.<br /> <br /> J'ai pour habitude de dire qu'il est urgent de prendre son temps, surtout en ce moment dans une société en perte de contrôle où la dimension spirituelle n'existe plus vraiment.<br /> <br /> Merci pour les intéressantes références citées.<br /> <br /> Passez une belle semaine prochaine.
L
Bonjour Philémon,<br /> J'aime beaucoup l'art japonais, par contre je suis moins portée sur les tankas, haïkus et haibums, mais j'admire ceux qui arrivent à composée ce genre de poésie.<br /> Merci pour ta visite chez moi<br /> Bon dimanche de la Toussaint
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Bonjour Chantal et bienvenue sur ces lignes imprégnées de la culture japonaise.<br /> <br /> J'ai trouvé ton blog sympathique et sensible, continue ainsi.<br /> <br /> Que le semaine prochaine te soit agréable.
E
Bonjour Philémon. Merci pour ce début de la légende tu moine voyageur et bravo pour tes écrits. Bon dimanche
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Je pensais bien que le récit de cette légende t'aurait plu, Brigitte.<br /> <br /> A mon tour de te souhaiter de passer une bonne semaine prochaine.
M
Comme l'histoire est bien contée ! Et de même tes poèmes sont à eux seuls des enseignements, tantôt pr leur brièveté évocatrice, tantôt par les textes par lesquels ils débutent. Les illustrations aussi nous plongent en plein mystère... un mystère qui comme l'obstacle ouvre sur une découverte.
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Le mot mystère est rempli de plusieurs dimensions allant de l'énigmatique au secret conservé en passant par l'aspect divin qui ne peut être résolu que par la compréhension de l'esprit.<br /> Souvent, dans les récits traditionnels Nippons, ceux-ci offres des enseignements de nature spirituels.<br /> <br /> Merci Martine pour la gentillesse de tes commentaires que j'apprécie.<br /> <br /> Passe une bonne fin de semaine.
G
Chacun de nous avance sur le chemin de vie et se construit tout au long de la route, mais je pense que tous gardons au fond du cœur un endroit où l'on aime retourner.
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Notre route d'existence est jalonnée de rencontres et de signaux qui nous touchent plus ou moins, mais notre mémoire garde toujours un lieu particulier ou les énergies de la nature sont en parfaites harmonie avec soi-même.<br /> <br /> Ta visite, Marie-Thérèse, est toujours la bienvenue.
C
Coucou,<br /> Merci beaucoup pour ce bel article et surtout pour cette belle poesie. Je trouve que tu as beaucoup de talent.<br /> Bisous et bonne fin de journée
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Bonjour Sylviane, j'apprécie tes commentaires qui me touchent et t'adresse en retour 100.000 Monts Fuji de mercis.<br /> <br /> Passe une belle journée dominicale.<br /> <br /> Bien amicalement. 🏔️🏔️🏔️🏔️🏔️🏔️🏔️🏔️🏔️🏔️🏔️🏔️🏔️🏔️🏔️
T
Bonjour Philemon.<br /> Merci pour cette belle histoire. Souvent, il ne tient pas à grand-chose pour que la vie poursuive son chemin..<br /> Belle journée à toi.<br /> Marie-Ange.
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Bonjour Marie-Ange, je partage ton point de vue à condition de savoir transmettre l'expérience acquise sur le cheminement vers la liberté.<br /> <br /> Passe une belle fin de semaine.
P
Combien de chemins, de méandres parcourus dans une vie. Parfois un raccourci aurait été possible mais il n'aurait pas permis une rencontre importante, l'émerveillement devant une fleur... le chemin de ce moine l'amène au-devant de tant de personnes auxquelles il aura déposé un brin de lumière qui éclairera leur regard sur leur propre chemin de vie. Puis vient le miment de déposer le fardeau après une derrière transmission, la plus importante peut-être celle du relais. <br /> Quel beau conte.<br /> Bonne journée Philémon
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A mon sens , peut-être il y a-t-il plusieurs façons de déposer son sac à dos chargé de l'expérience de cette existence et des précédentes : soit pour transmettre et passer le relais, soit pour partir vers d'autres plans, à la fin de sa vie.<br /> <br /> Merci Brigitte pour ton amicale visite.<br /> <br /> Belle fête en famille. HOUHOUHOUH !
J
Merci Philémon, un très beau billet maîtrisé de main de maître, bravo, douce journée, amitiés jill
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Merci Fabienne pour cet élogieux commentaire qui me touche.<br /> <br /> Toi aussi, passe une douce journée., bien amicalement.