TROIS MONTAGNES , UN MEME CHEMIN (5 ème et dernière partie)
LA MONTAGNE QUI ENFENTA DES CHEMINS
Le mont Hiei avait commencé comme la retraite d'un homme.
Saichô y était venu chercher le silence.
Quelques siècles plus tard, la montagne était devenue un univers.
Et de cet espace allaient sortir des hommes qui, chacun à leur manière, allaient prendre un chemin différent.
C'est là que le Hiei acquiert une dimension presque paradoxale.
Il rassemble pour mieux disperser.
Hônen :
trouver le salut dans le nom du Bouddha.
Au XIIᵉ siècle, un jeune moine étudie sur le Hiei.
Il s'appelle Hônen.
Il connaît les textes.
Il connaît les doctrines.
Il a passé des années à étudier dans cette montagne où l'on demande aux religieux de maîtriser une quantité considérable d'enseignements.
Mais Hônen finit par parvenir à une conclusion radicalement différente.
Pour lui, dans une époque devenue spirituellement difficile, le salut ne doit pas être réservé à ceux qui sont capables de longues années d'étude et d'ascèse.
Il faut une voie accessible à tous.
Cette voie sera la récitation du nom d'Amida : Namu Amida Butsu.
Le vieux moine du Hiei quitte alors progressivement l'univers intellectuel de la montagne.
Et une nouvelle tradition commence.
Parmi ceux qui vont suivre Hônen se trouve un autre ancien religieux du Hiei :
Shinran.
Lui aussi avait connu la montagne.
Lui aussi avait connu la discipline monastique.
Mais il va développer une conception encore plus radicale de la voie du salut.
Le mouvement qui se développera autour de son enseignement deviendra l'une des grandes traditions du bouddhisme japonais :
le Jôdo Shinshū.
Et quelque chose de fascinant apparaît.
Le Hiei avait voulu former des religieux capables de pratiquer.
Mais certains de ses anciens élèves vont finir par dire, chacun à leur manière :
« La voie doit pouvoir dépasser les murs du monastère. »
Puis viennent les maîtres associés au Zen.
Eisai étudie au Hiei avant de voyager en Chine.
Il en rapporte la tradition du Zen Rinzai.
Un peu plus tard, Dôgen, lui aussi lié à la formation Tendai du Hiei, cherche une voie différente et devient l'une des grandes figures du Zen Sôtô.
Chez Dôgen, la pratique de la méditation : zazen , occupe une place centrale.
Ainsi, encore une fois, un homme formé sur le Hiei quitte la montagne pour suivre sa propre voie.
Un autre ancien du Hiei va choisir une voie encore différente : Nichiren.
Il place au centre de son enseignement le Sûtra du Lotus, déjà si important dans la tradition Tendai.
Mais il considère que le Japon doit revenir à cet enseignement avec une force nouvelle.
Son chemin sera conflictuel.
Il s'opposera vigoureusement à plusieurs écoles religieuses de son époque et connaîtra persécutions, exil et tentatives de répression.
Et pourtant, son mouvement survivra par la suite.
EPILOGUE :
Emei avait montré comment une montagne pouvait devenir sacrée.
Tiantai avait montré comment elle pouvait devenir un lieu de synthèse intellectuelle.
Saichô avait transplanté cette tradition au Japon.
Et le Hiei l'avait développée jusqu'à devenir une immense matrice religieuse.
Puis ses disciples étaient partis.
Hônen.
Shinran.
Eisai.
Dôgen.
Nichiren.
Des chemins différents.
Parfois opposés.
Mais tous avaient, à un moment donné de leur existence, marché sur cette même montagne.
La montagne ne donne pas une réponse unique
C'est peut-être là le véritable héritage du Mont Hiei.
Il ne produit pas une religion unique.
Il produit des chercheurs de vérité qui vont parfois parvenir à des réponses très différentes.
Et c'est pourquoi le Mont Hiei peut être comparé à une source.
Une source ne choisit pas la rivière qu'elle va alimenter.
Elle donne son eau.
Puis l'eau se divise.
Les rivières prennent des directions différentes.
Mais elles viennent de la même source.
Au milieu de cette grande histoire intellectuelle, quelque chose demeure étonnamment simple.
Les temples changent.
Les maîtres passent.
Les doctrines évoluent.
Les pouvoirs politiques se succèdent.
Les guerres ravagent parfois la montagne.
Mais certains hommes continuent à accomplir leur parcours.
Ils se lèvent.
Ils chaussent leurs sandales.
Ils sortent dans la forêt.
Et ils commencent à marcher.
Encore. Encore et encore.
Leur chemin ne cherche pas à fonder une nouvelle école.
Il ne cherche pas à convaincre.
Il ne cherche pas à gagner.
Il cherche seulement à être accompli.
C'est peut-être pourquoi les moines marathoniens sont si importants dans notre histoire.
Ils sont, en quelque sorte, la forme la plus pure de cette montagne.
Le Hiei pense.
Le Hiei enseigne.
Le Hiei transmet.
Mais le Hiei marche aussi.
Et celui qui marche suffisamment longtemps finit peut-être par comprendre quelque chose que les livres ne peuvent pas expliquer.
Au début, l'homme cherche son chemin dans la montagne.
À la fin, il devient lui-même un chemin.
Ainsi, l’homme regarde la montagne différemment et la considère comme un espace où il ne domine plus la nature mais accepte de se laisser transformer par elle.
Emei nous avait appris à monter dans la brume.
Tiantai nous avait appris à écouter dans le silence.
Hiei nous apprend à marcher dans la durée.
La montagne ne change pas seulement celui qui la gravit
elle transmet aussi ce que les hommes ont découvert en la contemplant.
POESIE par Philémon
Forêt du mont Hiei
un gong entre les cèdres
puis le silence
Des milliers de pas
le moine poursuit sa marche
la montagne sourit
Un vieux chemin monte
les arbres ont tout recouvert
les pas reviennent
La montagne enfante
un chemin entre les pierres
les hommes le suivent
Le premier sentier
Avant les pèlerins il n’y avait qu’une pente couverte de forêts. Un animal passa entre les arbres puis un homme suivit sa trace. D’autres vinrent à leur tour.
Ainsi naquit un chemin que les générations allaient élargir sans jamais vraiment le posséder
La montagne avait offert le premier passage
entre deux grands cèdres
un sentier vient de naître
mais nul ne sait où
Les chemins du pèlerin
La montagne semble immobile mais elle ne cesse de créer des passages. Une vallée ouvre une direction une crête en ferme une autre. Les pèlerins apprennent à lire ces signes dans la pierre et dans les arbres. Chaque chemin devient alors une réponse donnée par le relief,
et chaque réponse conduit vers une nouvelle question.
le chemin serpente
entre la pierre et le ciel
sans jamais finir
La montagne ouvre ses portes
Les hommes cherchent les sommets mais la montagne leur enseigne d’abord les chemins
Elle ouvre une gorge laisse passer un ruisseau découvre une pente. Les pas suivent ces ouvertures naturelles. Puis les sentiers deviennent routes de pèlerinage.
La montagne semble ainsi enfanter elle même les voies qui la rendent accessible.
dans la gorge étroite
la lumière montre le passage
le chemin attend
Les traces anciennes
Sur les chemins de montagne chaque pierre peut porter une histoire.
Un moine a pu passer ici un pèlerin s’arrêter là un voyageur chercher son chemin plus loin. Les siècles ont effacé les visages mais non les traces. La montagne conserve ainsi dans ses replis la mémoire des hommes.
Et les chemins deviennent une longue histoire sans paroles
pierres du sentier
tous les pas ont disparu
la route demeure
La montagne et les voies
La montagne paraît immobile depuis la vallée, pourtant elle est parcourue de chemins qui montent descendent contournent les rochers et disparaissent sous les arbres. Ces chemins sont nés des pas des hommes mais aussi des formes mêmes du relief. Peut être est ce la montagne qui les a secrètement appelés ?
Car toute montagne porte en elle le désir d’être traversée
au sommet du chemin
une autre pente apparaît
la montagne continue
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