TROIS MONTAGNES , UN MEME CHEMIN (1ère partie)
En Asie orientale, il est des montagnes dont le rayonnement a influencé le développement de courants religieux du Japon, aussi, afin d’en faciliter la compréhension, je vous propose un exposé sous la forme d’une chronique en plusieurs parties.
Il s’agit des mont Emei, mont Tiantai et mont Hiei.
Bonne lecture.
EMEI : la montagne où le sacré descend dans le paysage.
Bien avant que les cloches du mont Hiei ne résonnent au-dessus de Kyoto, bien avant même que le Japon ne connaisse le nom de Saichō, une montagne de Chine attirait déjà les hommes vers ses brumes.
Elle se trouve dans l'actuelle province du Sichuan.
Son nom est Emei, Éméishān (montagne aux sourcils élégants)
Deux sommets dressés comme des sourcils, dit-on, auraient donné son nom à la montagne. Mais ce sont surtout ses falaises, ses forêts, ses nuages et ses précipices qui ont frappé l'imagination des générations successives.
À Emei, la montagne n'est pas seulement un décor.
Elle est une présence.
Avant l'arrivée du bouddhisme, les montagnes chinoises étaient déjà des lieux où l'homme cherchait le contact avec le monde invisible.
Des ermites s'y retiraient.
Des traditions taoïstes s'y développaient.
On attribuait à certaines montagnes une puissance particulière, comme si le ciel et la terre s'y touchaient plus facilement qu'ailleurs.
Puis le bouddhisme arrive en Chine.
Et peu à peu, Emei entre dans son univers.
La tradition situe l'installation de communautés bouddhiques sur la montagne dès les premiers siècles de notre ère. Au fil du temps, temples et monastères apparaissent sur ses pentes.
Mais quelque chose de très particulier va se produire.
Emei devient la montagne associée à Samantabhadra, le bodhisattva que les Japonais appelleront Fugen Bosatsu.
Samantabhadra est représenté chevauchant traditionnellement un éléphant blanc.
Il incarne notamment la pratique, les vœux, la conduite juste et la mise en œuvre de l'enseignement du Bouddha.
Et voilà que le paysage lui-même semble se prêter à cette présence.
Les chemins sont longs.
Les marches innombrables.
Les forêts épaisses.
Les nuages peuvent envelopper un temple en quelques minutes.
Le pèlerin ne traverse donc pas simplement un territoire : il gravit progressivement un monde séparé du monde ordinaire.
Le voyage vers le sommet :
Imaginez le pèlerin d'autrefois. Il quitte les vallées. La végétation change. L'air devient plus frais. Le chemin se resserre.
Puis les cloches d'un monastère apparaissent dans la brume.
Il poursuit sa route. Un autre temple. Puis un autre.
À Emei, la montagne devient ainsi une sorte de pèlerinage vertical.
Plus on monte, plus on s'éloigne de l’existence au quotidien.
Et cette idée est essentielle pour comprendre ce qui se produira plus tard au Japon.
Car le bouddhisme d'Asie orientale va progressivement transformer certaines montagnes en véritables territoires spirituels.
Emei en est l'un des grands exemples.
Le phénomène qui émerveillait les pèlerins :
Au sommet, dans certaines conditions atmosphériques, un phénomène optique peut apparaître.
Lorsqu'une personne se trouve au-dessus d'une mer de nuages et que le soleil se trouve derrière elle, son ombre peut être projetée sur les nuages et entourée d'un cercle lumineux.
Le phénomène est connu en Chine sous le nom de « lumière de Bouddha ».
Scientifiquement, il s'agit d'un épiphénomène optique parfaitement explicable.
Mais pour le pèlerin qui l'observait autrefois, dans cette immensité blanche où disparaissaient les montagnes et les vallées… il pouvait prendre une tout autre signification.
La frontière entre phénomène naturel et manifestation sacrée devenait extrêmement mince.
C'est précisément cette rencontre entre nature, montagne et religion qui va caractériser une grande partie de la spiritualité des montagnes d'Asie orientale.
Et pourtant, Emei n'est pas encore Hiei (mont du Japon)
C'est ici que notre histoire doit prendre son temps.
Car il serait tentant de dire :
Emei est la version chinoise du Hiei.
Ce serait faux.
Emei est avant tout une grande montagne sacrée et un immense lieu de pèlerinage bouddhique.
Le Mont Hiei deviendra autre chose.
Pour comprendre pourquoi, il faut quitter la Montagne Emei…et nous diriger vers une autre montagne chinoise.
Une montagne beaucoup moins spectaculaire peut-être.
Mais intellectuellement, elle va changer l'histoire.
Elle s'appelle la Montagne Tiantai.
Et c'est là qu'apparaît un homme dont le nom va bientôt traverser la mer : Zhiyi.
POESIE DES TROIS MONTAGNES par Philémon
EMEI La montagne dans les nuages
Dans les pins noirs
la brume efface les chemins
un gong résonne
Il ne sait plus s’il monte
ou si le ciel descend
Sur le vieux sentier
une feuille roule à ses pieds
Nul pèlerinage
n'est plus long que celui
qui conduit vers soi-même
Le matin s'éveille
sur les terrasses de pierre.
Des nuages blancs
passent sous les sanctuaires
la montagne semble flotter
Trois sommets émergent
d'une mer silencieuse
Le vent dans les bambous
porte une prière ancienne
que personne ne prononce
Brume sur Emei
entre deux pins disparaît
le chemin d'hier
Mer de nuages
au-dessus des cimes blanches
le soleil se lève
Le sentier montait entre les pins. À chaque détour, la brume refermait derrière toi ce que tu venais de parcourir. Tu te retournais plusieurs fois : il n'y avait plus de chemin, seulement des troncs sombres et des nappes de nuages. Alors tu compris que la montagne ne demandait pas que l'on sache où l'on était allé.
Elle demandait seulement de continuer.
Chemin dans la brume
derrière chacun de ses pas
le monde s'efface
À la fin de l'après-midi, une cloche descendit de la montagne. Son premier son sembla venir de très loin. Le second était plus proche. Puis le troisième se perdit dans la vallée. Il n'y avait plus que le vent, les pins et cette vibration invisible qui semblait continuer bien après que la cloche se fut tue.
Cloche dans le vent
un singe dans les branches
puis le silence
À l'aube, les nuages s'étaient accumulés sous les falaises. Depuis la hauteur, ils formaient une immense mer blanche dont quelques sommets émergeaient comme des îles. Pendant un instant, ils ne surent plus s’ils regardaient la terre depuis le ciel ou le ciel depuis la terre.
La montagne avait supprimé la frontière.
Mer blanche en bas
une île de pierre et de pin
flotte dans le jour.
Dans les récits anciens, le bodhisattva Puxian, Samantabhadra, est associé à Emei. On le représente parfois monté sur son éléphant blanc, symbole de la force tranquille de la pratique. Cette image reste en mémoire tout en regardant les nuages s'ouvrir au-dessus des falaises. Aucune apparition. Seulement la lumière sur la montagne.
Peut-être était-ce suffisant.
Nuages déchirés
sur la montagne immobile
seul l'éléphant blanc
Nous arrivions au sommet alors que le soleil commençait à décliner. Au-dessous de moi, les forêts disparaissaient dans la brume. Plus loin, les vallées devenaient indistinctes. L’on pensait aux pèlerins qui avaient emprunté ces chemins avant nous, aux moines, aux voyageurs, aux hommes venus chercher ici quelque chose qu'ils ne pouvaient trouver dans les plaines. Puis le vent se leva.
Nous cessions de chercher.
Vent du haut sommet
on n'a rien trouvé ici
sinon le silence
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