EVENEMENT RARE AU JAPON
D’après un reportage de BFM Business, par Frédéric BIANCHI.
Le chantier le plus fou depuis 111 ans: près de 2.000 Japonais tirent un donjon de 360 tonnes pour le déplacer de quelques mètres
Pour restaurer ses fondations sans démonter ce monument historique, la ville japonaise d’Hirosaki a fait déplacer son donjon entier sur des rails.
C’est probablement le déménagement immobilier le plus spectaculaire de l’année.
Dans le nord du Japon, environ 1.800 personnes ont uni leurs forces ce week-end pour déplacer un bâtiment de 15 mètres de haut et qui pèse 360 tonnes.
Ils doivent faire avancer de quelques mètres le donjon du château d’Hirosaki, dans la préfecture d’Aomori située tout au nord de l’île principale de Honshū, afin de le ramener progressivement à son emplacement d’origine.
Répartis en équipes de 80, les participants ont tiré sur des cordes longues de 30 mètres, au rythme des chants "so-re, so-re".
Installée sur un système de rails, la construction a progressé de 1,13 mètre samedi, puis de 1,09 mètre dimanche.
Une prouesse d’autant plus impressionnante que l’édifice, reconstruit en 1810, a été déplacé sans être démonté.
Un bâtiment historique déplacé d’un seul bloc :
L’opération repose sur une technique traditionnelle japonaise appelée hikiya. Celle-ci consiste à désolidariser une construction de ses fondations, à la soulever au moyen de vérins, puis à la faire glisser sur des rouleaux ou des rails.
Elle permet de déplacer un bâtiment entier en préservant sa structure, ses matériaux et ses éléments architecturaux.
Cette méthode, autrefois employée au Japon pour accompagner l’élargissement des routes ou les projets d’aménagement urbain, est aujourd’hui surtout utilisée pour sauver des bâtiments historiques menacés par des travaux ou des risques naturels.
Comme le donjon est classé bien culturel important au niveau national, nous ne l’avons pas démonté, explique Kensuke Hayasaka, responsable des parcs et espaces verts de la ville d’Hirosaki. Nous utilisons le hikiya, une méthode de déplacement des bâtiments qui existe au Japon depuis l’Antiquité, précise-t-il au Guardian.
Déplacé de près de 80 mètres
Le donjon avait été éloigné de son socle en 2015 afin de permettre la restauration du mur de pierre sur lequel il reposait. Fragilisé et déformé, notamment après un important tremblement de terre, celui-ci présentait un risque d’effondrement.
Le bâtiment avait alors été déplacé sur environ 70 à 80 mètres jusqu’à une plateforme provisoire.
Une opération rarissime : aucun château japonais n’avait été transporté de cette manière depuis environ un siècle.
Onze ans plus tard, les travaux du mur sont terminés. Ses 2.185 pierres ont été démontées, répertoriées puis replacées à leur position d’origine, un chantier achevé en décembre 2024.
Le donjon effectue désormais le voyage inverse. Le déplacement manuel organisé avec le public doit se poursuivre jusqu’à la fin du mois d’août.
Au total, quelque 4.100 personnes doivent lui faire parcourir cinq mètres. Les quelque 73 mètres restants seront réalisés à l’aide de machines d’ici à la fin de l’année.
Car des engins de chantier sont tout de même aussi utilisés. Il ne s'agit ni de bulldozer ni de grue mobile, mais d'un dispositif de manutention conçu sur mesure avec 27 vérins hydrauliques capables de soulever chacun jusqu’à 30 tonnes.
Ces derniers ont d’abord permis d’élever la construction d’environ 76 centimètres.
Posé sur une charpente provisoire en acier, le château repose sur 20 chariots à rouleaux répartis le long de cinq rangées de rails.
Trois autres vérins hydrauliques font avancer l’ensemble par séquences d’environ 30 centimètres, avant d’être repositionnés.
Un procédé très lent, mais suffisamment précis pour déplacer et même faire pivoter le bâtiment sans déformer sa structure historique en bois.
La traction humaine répond surtout à l'objectif de transformer ce chantier exceptionnel en événement touristique et populaire.
Il y a eut quatre fois plus de candidats que de places, la perspective de participer au déménagement d’un château a en effet suscité un engouement considérable.
La municipalité a reçu environ 8.000 candidatures pour seulement 1.800 places disponibles durant le week-end. Et les participants ne sont même pas payés.
A contrario ,.Il existait un accès réservé à certains donateurs ayant versé au moins 10.000 yens (environ 58 euros) pour avoir la possibilité de tirer le château.
Les candidatures ne provenaient pas seulement de la ville, mais de tout le Japon et de l’étranger", raconte Kensuke Hayasaka. Des participants sont notamment venus d’Asie du Sud-Est, d’Europe et d’Amérique du Nord.
Achevé en 1611, le château d’Hirosaki était le siège du clan Tsugaru. Son premier donjon fut détruit en 1627 après que la foudre eut provoqué l’explosion d’un dépôt de poudre.
L’édifice actuel date de 1810. Il fait partie des 12 derniers donjons historiques encore conservés au Japon et constitue le seul exemple de ce type dans la région du Tohoku.
Le château est également la pièce maîtresse d’un parc célèbre pour ses cerisiers en fleurs, qui attire environ deux millions de visiteurs pendant la saison printanière.
Mais les touristes devront encore patienter : une fois replacé sur ses fondations, le donjon sera entièrement recouvert afin de permettre sa restauration et son renforcement.
Sa réouverture au public n’est pas attendue avant 2033.
Poésie par Philémon
Les cordes se tendent
la tour demeure immobile
mais quelque chose a changé
le passé n’est plus si loin
sous le ciel d’Hirosaki
Cent onze années
entre la pierre et le temps
hommes d’aujourd’hui
tirent ensemble sur les cordes
pour rapprocher le passé
Des générations
ont laissé leurs pas ici
et ce matin d’août
les vivants tirent à leur tour
sur la mémoire du temps
La tour se déplace
presque imperceptiblement
dans le souffle du jour
les voix unies des hommes
font trembler le silence
Sur les vieilles pierres
le château semble attendre
sans hâte ni colère
des mains venues du présent
rendre son premier lieu
Aomori bouge
des cordes tendues dans l’herbe
la tour lentement
retrouve ses fondations
comme un souvenir ancien
Les cordes
À Hirosaki, ce jour d’août, les hommes prennent place autour des cordes. La tour du château, séparée de ses fondations depuis plus d’un siècle, doit retrouver son emplacement originel. Le geste paraît simple. Pourtant, dans cette traction commune, il y a le poids de cent onze années.
Les cordes se tendent
et dans leurs mains réunies
le temps revient
Cent onze ans
La tour a connu les saisons, les neiges d’Aomori, les printemps silencieux et les générations qui se sont succédé autour d’elle. Elle n’est pas seulement une construction ancienne : elle est devenue un fragment de mémoire. Aujourd’hui, on ne la restaure pas seulement. On la reconduit vers son origine.
Pierre après pierre
le passé retrouve sa place
dans le jour présent
Le mouvement
Un signal. Les cordes se tendent. Des centaines de gestes accompagnent la lente progression de la tour. Rien de spectaculaire dans ce déplacement presque imperceptible. Et pourtant, chacun retient son souffle.
La tour bouge enfin.
À peine quelques instants
pour cent onze ans
Aomori
À Hirosaki, la fin de l’été porte encore la lumière claire du Nord. Autour du château, le temps semble suspendu. Les participants tirent ensemble, sans autre force que celle de leurs bras réunis. Le monument avance vers ses anciennes fondations comme s’il reconnaissait enfin le chemin.
Sous le ciel d’août
les hommes tirent vers l’origine
la pierre se souvient
Hikimodoshi
Hikimodoshi signifie ici le retour, le fait de ramener ce qui avait été déplacé. La tour du château de Hirosaki accomplit ainsi un voyage inverse : non pas vers un nouvel endroit, mais vers celui qu’elle occupait autrefois. Cent onze ans après, le présent rejoint le passé.
Les cordes se détendent
la tour retrouve sa terre
le temps peut se poser
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