GYOTAKU
Le Gyotaku apparaît au Japon au milieu du XIXe siècle, durant l’époque d’Edo finissante,
"En 1862, pendant l'ère Edo, le seigneur Sakaï pêchait avec ses samouraïs. Ils attrapèrent une superbe dorade grise, symbole du bonheur pour les Japonais. Sa forme, ses écailles et son âme impressionnèrent grandement les guerriers.
Si l'empereur avait été parmi eux, ils lui auraient offert la prise, mais l'histoire se déroule loin de la capitale, l'un des Samouraïs a alors l'idée de prendre l'empreinte de la dorade sur du papier pour en faire profiter le Mikado.
Tradition des communautés de pêcheurs, le gyotaku prend racine dans les fondements de la culture japonaise.
À l’origine, ce n’est pas un art mais une technique documentaire :
-
les pêcheurs réalisaient l’empreinte d’un poisson exceptionnellement grand ou rare ;
elle servait de preuve de la taille de la prise ;
elle permettait de conserver le souvenir d’un exploit.
Avant la photographie, le Gyotaku était en quelque sorte le « cliché » du pêcheur.
Le mot se compose de :
-
gyo : poisson ;
taku : empreinte, trace gravée.
Littéralement : « laisser la trace du poisson ».
La méthode ancienne est appelée chokusetsu-ho , « méthode directe ».
Elle consiste à :
Préparer le poisson
Poser le papier
Retirer le papier
Ajouter les yeux
-
-
Le poisson est nettoyé soigneusement.
Les nageoires sont déployées.
Les yeux sont souvent protégés ou remplacés après impression.
On utilise traditionnellement une encre noire de suie appelée sumi.
Elle est appliquée au pinceau sur le corps du poisson.
-
Une feuille de papier japonais (washi) est délicatement appliquée sur le poisson.
L’artiste presse doucement avec la main ou un tampon pour recueillir chaque détail :
-
les écailles ;
les nageoires ;
les plis de la peau.
-
-
Le papier révèle alors une image fidèle du poisson.
Les détails anatomiques apparaissent avec une précision étonnante.
-
Traditionnellement, l’artiste peint ensuite l’œil à la main, car l’impression ne peut pas restituer correctement cette partie.
-
Une seconde méthode, plus artistique, est apparue ensuite :
kansetsu-ho « méthode indirecte ».
Cette fois :
-
le poisson n’est pas directement encré ;
on place une feuille humide sur le poisson ;
on frotte doucement pour épouser les formes ;
l’encre est ensuite appliquée.
Cette technique permet davantage de liberté artistique et évite parfois d’utiliser un véritable poisson.
Aujourd’hui, certains artistes réalisent des Gyotaku à partir de poissons en résine ou de modèles sculptés.
C'est une esthétique profondément japonaise.
Ce qui est captivant dans le Gyotaku, c’est son paradoxe :
Le poisson est un être qui disparaît rapidement après sa capture. Pourtant, l’artiste conserve non seulement son apparence mais aussi la mémoire de son existence.
Le Gyotaku rejoint plusieurs notions japonaises :
La conscience de la beauté fragile des choses.
Le poisson est mort, mais son image demeure.
Le changement permanent, le passage du temps.
L’empreinte est une tentative de retenir un instant qui ne reviendra pas.
L’espace et le silence.
Le blanc du papier autour du poisson est aussi important que l’image elle-même.
Le Gyotaku et le lien avec l’estampe japonaise.
Même s’il n’est pas directement issu de l’ukiyo-e, le Gyotaku partage avec lui plusieurs principes :
-
l’importance du contour ;
la précision du détail ;
l’attention portée au monde naturel ;
la recherche d’une beauté dans les choses ordinaires.
On peut presque voir le Gyotaku comme un cousin maritime des estampes d’animaux de Utagawa Hiroshige ou de Katsushika Hokusai.
Poésie Gyotaku par Philémon
Sur le papier blanc
le poisson laisse son ombre
un instant de vie
la main soulève doucement
ce que l’eau avait gardé
Carpe immobile
dans la fraîcheur de l’étang
avant le geste bref
l’encre devient sa mémoire
et le papier son miroir
Aucun bruit de mer
sur la feuille pourtant reste
le frémissement
d’une nage interrompue
entre deux souffles d’encre
Une main sur le corps
une autre retient le papier
rien ne doit trembler
le pêcheur devient artiste
le poisson devient dessin
Au fond de la rivière
les écailles captaient la clarté
sans savoir qu’un jour
leur dessin sur une feuille
reviendrait vers la lumière
Chaque écaille apparaît
avec la précision d’un souffle
l’encre les révèle
et soudain la peau du poisson
devient un paysage
Ce n’est pas le poisson
que la feuille retient vraiment
mais son passage
la fragile preuve qu’un jour
il fut vivant sous nos yeux
La première empreinte
Le poisson repose sur le papier comme s’il venait de s’échouer sur une grève invisible. On applique l’encre avec patience, sans chercher à embellir ce que la nature a déjà dessiné. Puis vient l’instant du transfert. Une pression légère, presque une caresse, et le corps disparaît. Il reste une empreinte. Le poisson reprend son chemin, tandis que son image demeure.
encre sur le papier
le poisson repart dans l’eau
son ombre reste là
L’écaillure
À première vue, le corps du poisson semble simple. Mais lorsque l’encre révèle les écailles, tout change. Une multitude de petites formes apparaît, chacune différente et pourtant liée aux autres. Ce qui semblait n’être qu’une peau devient une architecture. Le Gyotaku ne dessine pas le poisson, il lui demande simplement de se révéler.
une écaille après l’autre
l’eau demeure sans un bruit
du papier blanc
Entre deux mondes
Il y a quelque chose d’étrange dans le Gyotaku. Le poisson n’est plus là lorsque son image apparaît, mais son absence rend sa présence plus forte. L’encre conserve ce que la main ne pourrait jamais retenir : le poids, la forme, les lignes et jusqu’à la sensation d’un mouvement disparu. Une vie passe. Une trace demeure.
le courant s’éloigne
sur le papier immobile
la rivière respire
Ce qui séjourne
Un poisson ne possède pas de mémoire telle que l’homme l’imagine. Pourtant, grâce au Gyotaku, son passage peut traverser les années. Une feuille garde les contours d’un corps qui n’existe plus devant nous. Ce n’est pas une victoire sur la mort. C’est simplement une façon de dire : j’ai été là.
feuille immobile
un poisson traverse le temps
le silence reste
Poisson sur washi
l’eau n’a laissé qu’une trace
et l’encre se tait
Sous le papier blanc
le poisson a disparu
son ombre reste
Au bord de l’étang
une nage s’efface
l’encre la retient
/image%2F8219753%2F20241029%2Fob_6e531f_pique-nique-automnal.jpg)
/image%2F7057764%2F20260814%2Fob_942e89_fish-prints-at-japan-foundation-by-dwi.jpg)
/image%2F7057764%2F20260814%2Fob_303390_gyotaku-gardon-collection-1.jpg)
/image%2F7057764%2F20260814%2Fob_c38550_17-snook-30.jpg)
/image%2F7057764%2F20260814%2Fob_ccf761_32512e68013ae30a87602db953a0a4ef-570x3.jpg)
/image%2F7057764%2F20260814%2Fob_5318ac_4uhxb67ghvfbwpekvtqu5tf5-pe7weg6rminrb.jpg)
/image%2F7057764%2F20260814%2Fob_092e9f_1bfogdhjmlrcjx0pb5bjhvuiq0ayz0sishktdh.jpg)
/image%2F7057764%2F20260814%2Fob_c84ffa_6817d17c06e3ce7310aff8a3-beside-media.png)
/image%2F7057764%2F20260814%2Fob_731a90_gyutaku-nagase-perroquet.jpg)