TROIS MONTAGNES , UN MEME CHEMIN (2ème partie)
TIANTAI, LA MONTAGNE OU LE BOUDDHISME DEVIENT PENSEE
Quittons maintenant les brumes d’Emei.
Plus à l’est, dans l’actuelle province du Zhejiang, une autre montagne va jouer un rôle très différent.
Elle porte un nom magnifique : Tiantai « la Terrasse céleste ».
Si Emei avait donné au pèlerin l'impression d'entrer dans un monde où le ciel et la terre se rencontrent, Tiantai va devenir autre chose :
un lieu où l'on cherche à comprendre pourquoi le Bouddha a enseigné de tant de manières différentes.
Nous sommes au VIᵉ siècle.
Le bouddhisme est implanté en Chine depuis plusieurs siècles. Mais il présente un problème considérable : les textes sont innombrables et les doctrines parfois difficiles à concilier.
Pourquoi le Bouddha a-t-il enseigné tant de choses différentes ?
Pourquoi certains textes semblent-ils se contredire ?
Faut-il choisir entre la méditation, l'étude des textes, la discipline monastique et la pratique
C'est dans ce contexte qu'apparaît Zhiyi (538–597). Grand Maître et troisième Patriarche du courant bouddhisteTiantai qui est devenue une école majeure du bouddhisme mahāyāna chinois, qu’il fonda sur le mont Tiantai .
Elle est également connue sous les noms de Tendai au Japon, Cheontae en Corée et Thien Thai au Vietnam.
Zhiyi s'installe sur le mont Tiantai et entreprend une œuvre immense : organiser, comparer et hiérarchiser les différents enseignements bouddhiques.
La tradition Tiantai développera notamment une classification des enseignements du Bouddha en cinq périodes et huit catégories, tout en plaçant le Sūtra du Lotus au sommet de cette synthèse.
Mais Zhiyi ne veut pas seulement construire une bibliothèque ordonnée.
Il veut comprendre comment pratiquer.
C'est pourquoi Tiantai devient à la fois un centre d'étude et un lieu de méditation.
La montagne n'est plus seulement parcourue par les pèlerins.
Elle devient une école.
L'une des grandes forces de Tiantai est précisément cette volonté de ne pas considérer les différents enseignements bouddhiques comme de simples erreurs successives.
Ils peuvent correspondre, selon cette tradition, à des niveaux différents d'enseignement et à des capacités différentes des êtres auxquels le Bouddha s'adresse.
Autrement dit :
le Bouddha adapte son enseignement à ceux qui l'écoutent.
Cette conception permet à Tiantai de réaliser une vaste synthèse du bouddhisme chinois.
Et cette idée va être capitale pour ce qui va suivre.
Car lorsque le bouddhisme chinois atteindra le Japon, les religieux japonais ne recevront pas seulement une doctrine parmi d'autres.
Ils vont découvrir une manière de penser permettant d'associer plusieurs pratiques et plusieurs traditions.
C'est précisément ce que fera, des siècles plus tard, Saichō, un jeune moine japonais
Nous sommes maintenant à la fin du VIIIᵉ siècle.
Le Japon vient de changer de capitale.
En 794, l'empereur Kammu établit sa nouvelle capitale à Heian-kyō, la future Kyoto.
Et au nord-est de cette nouvelle capitale se dresse une montagne couverte de forêts : le mont Hiei.
Un jeune religieux vient d'y monter.
Son nom est Saichō.
Il n'a pas encore l'aura qu'il possédera plus tard.
Il cherche.
Il médite.
Il étudie.
Et surtout, il s'éloigne des grands monastères de Nara, dont il juge certaines institutions trop liées au pouvoir et à la vie mondaine.
Sur le Hiei, il installe un petit ermitage.
C'est en 788 que Saichō établit le temple qui deviendra plus tard Enryaku-ji.
Il ignore encore que cette petite fondation va devenir l'un des centres religieux les plus importants de l'histoire du Japon.
Saichō découvre progressivement les textes de Zhiyi.
Et quelque chose se produit.
Les enseignements de Tiantai lui offrent précisément ce qu'il recherche : une tradition capable d'associer étude, méditation, discipline et différentes formes de pratique autour d'une conception du bouddhisme mahāyāna centrée notamment sur le Sūtra du Lotus : le livre venu de Chine
Mais Saichō veut aller plus loin.
Il ne se contente pas de lire les textes chinois disponibles au Japon.
Il veut aller à la source.
En 804, il embarque donc pour la Chine dans une mission officielle.
Et cette traversée va changer l'histoire religieuse du Japon.
Des navires japonais quittent l'archipel et prennent la direction du continent.
À bord se trouve Saichō.
Un autre moine voyage également dans cette grande mission diplomatique : Kūkai.
Les deux hommes vont devenir les deux grandes figures du bouddhisme japonais de l'époque de Heian, mais leurs chemins vont bientôt diverger.
Saichō, lui, poursuit son objectif : Tiantai.
En Chine, il reçoit des enseignements, étudie la tradition Tiantai et entre également en contact avec d'autres formes du bouddhisme, notamment l'ésotérisme et la méditation Chan. Son séjour ne dure qu'environ huit mois, mais il est extraordinairement dense.
En 805, Saichō est de retour au Japon.
Et cette fois…
il ne revient pas seul.
Il rapporte des textes.
Des enseignements.
Des pratiques.
Et surtout une idée nouvelle pour le Japon :
celle d'un bouddhisme capable de réunir plusieurs voies dans une même montagne.
Le Mont Hiei va bientôt cesser d'être la retraite d'un moine.
Il va devenir une montagne-école.
Et c'est là que notre troisième montagne commence véritablement à apparaître.
Tiantai avait donné à Saichō la structure intellectuelle.
Mais le Mont Hiei va recevoir davantage.
Au fil des générations, ses maîtres vont retourner en Chine, rapporter de nouvelles pratiques et développer notamment l'enseignement ésotérique.
Ennin et Enchin, parmi les successeurs de Saichō, joueront à cet égard un rôle majeur.
Puis, autour de cette montagne, vont se concentrer étude, méditation, rites, discipline et ascèse.
Et des siècles plus tard, de cette même montagne sortiront des hommes comme Hōnen, Shinran, Eisai, Dōgen et Nichiren, qui poursuivront chacun leur propre voie religieuse.
Emei avait sacralisé la montagne.
Tiantai avait fait de la montagne une école de pensée.
Hiei allait faire de la montagne un creuset du bouddhisme japonais.
Et bientôt, sur ses sentiers escarpés, certains hommes vont pousser cette recherche spirituelle jusqu'à des limites presque inimaginables.
Ce seront les moines marathoniens.
Mais avant d'arriver à eux, il faut encore entrer véritablement dans le monde du Hiei et découvrir Saichō, son ermitage, Enryaku-ji et la naissance de la montagne qui allait veiller sur Kyoto.
A suivre…
Sur le roc humide
la mousse garde les traces
des anciens ermites
la cascade parle encor
à ceux qui savent écouter
Dans la haute forêt
nul bruit ne trouble le matin
Une goutte de pluie
tombe d'une feuille à l'autre
comme un enseignement
Un moine dans sa hutte
ouvre la porte au printemps
Aucun mot parlé
L’envoûtement des pruniers
suffit pour saluer le jour
Lune sur le roc
la cascade dans la nuit
Tu demeures assis
Ce que tu cherchais au loin
était dans ce silence
Hutte dans les pins
la fumée monte lentement
personne ne dit mot
La nuit sur Tiantai
un rayon de lune demeure
sur le vieux rocher
La petite construction était presque invisible entre les arbres. Une porte de bois, un toit sombre, quelques marches usées. Personne ne vint t'accueillir. Devant l'entrée, une branche de prunier portait trois fleurs blanches.
Tu compris soudain qu'il existe des lieux où l'absence de parole n'est pas un vide.
Trois fleurs de prunier
devant l'ermitage vide
le printemps répond
Le sentier conduisait vers une paroi couverte de mousse. Des siècles de pluie avaient creusé la pierre et dessiné de minuscules rivières dans ses fissures. Tu posais la main sur le rocher. Il était froid.
Tu imaginais tous ceux qui avaient fait le même geste avant toi. Moines, ermites, voyageurs inconnus. Leurs mains avaient disparu, leurs noms aussi peut-être.
Mais la pierre était toujours là.
Pierre sous la mousse
les mains passent la montagne
demeure immobile
C'est à Tiantai que le grand maître Zhiyi développa au VIᵉ siècle une pensée qui allait donner son nom à l'école Tiantai. Méditation, enseignement et expérience de la réalité y étaient intimement liés. Il maginai le maître assis face aux montagnes. Autour de lui, le vent. Devant lui, les nuages. Et cette question immense : comment comprendre le monde sans se séparer de lui ? La montagne ne répondit pas.
Elle était la réponse.
Face aux montagnes
la question devient silence
le silence est la voie
La nuit était tombée depuis longtemps lorsque tu sortis de l'ermitage. La lune éclairait les rochers et dessinait des ombres profondes entre les pins. Une cascade brillait au loin. Tu restais assis sans chercher à comprendre ce que tu voyais. À Emei, la montagne avait effacé tes traces.
À Tiantai, elle effaçait maintenant tes questions.
Lune sur le rocher
même l'ombre de tes pensées
s'efface dans la nuit
NOTA:
Avec Emei, nous avions la montagne qui efface les repères.
Avec Tiantai, nous avons maintenant celle qui transforme le silence en compréhension.
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