Les Moines Marathoniens du Mont Hiei : L’Ultime Quête de l’Éveil
Perché au nord-est de Kyoto, le mont Hiei est un lieu sacré, enveloppé de brumes, de forêts épaisses et de silence. C’est ici que réside l’un des ordres bouddhistes les plus énigmatiques du Japon : les moines marathoniens, ou plus précisément, les moines du kaihōgyō, une discipline issue de la tradition Tendai.
Il s’agit d’une pratique religieuse où la foi se mesure en pas, en souffrance, en endurance quasi surhumaine. Les moines du mont Hiei courent non pas pour la gloire, mais pour le salut qui est devenue une une tradition millénaire.
Le mont Hiei est depuis le IXe siècle le berceau du bouddhisme Tendai, importé de Chine par le moine Saichō. Dans cette tradition, le corps n’est pas un obstacle à la spiritualité, mais un outil à transcender. Ainsi naquit, au fil des siècles, une forme extrême de pratique ascétique : le kaihōgyō.
Ce mot signifie littéralement « la pratique du circuit libérateur ». Il s’agit d’un pèlerinage intérieur autant qu’extérieur, consistant à parcourir à pied des distances gigantesques autour du mont Hiei, tout en observant vœux, rituels et méditation. Ces hommes ne sont pas des coureurs au sens moderne du terme. Ce sont des moines guerriers de l’âme, des marathoniens de l’esprit.
Au sommet de cette pratique se trouve le Sennichi Kaihōgyō, ou "pratique de mille jours". Ce parcours initiatique, qui s’étale sur sept ans, impose aux moines une routine quotidienne que peu d’humains oseraient tenter :
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1 000 jours de marche répartis sur 7 ans.
Jusqu’à 84 km par jour, pendant 100 jours consécutifs, sans interruption, qu’il pleuve, qu’il neige ou que le soleil accable de chaleur.
Des parcours escarpés, boisés, dangereux, de nuit comme de jour.
En sandales de paille.
Et ce n’est pas tout. À la sixième année, le moine doit entreprendre une épreuve ultime : ne pas boire, ne pas manger, ne pas dormir et ne pas s’allonger pendant neuf jours. Il reste assis, immobile, en méditation, récitant continuellement des mantras. Deux assistants veillent sur lui, car la mort n’est pas rare.
À chaque étape, les moines prient, méditent, chantent des sutras, rendent hommage aux lieux sacrés. Ce n’est pas une course : c’est une traversée de l’impermanence, une marche vers l’éveil.
La question résonne naturellement : pourquoi infliger de telles souffrances ? La réponse est aussi simple que vertigineuse : atteindre la bouddhéité de son vivant.
Dans la tradition Tendai, le kaihōgyō est une forme de purification radicale. Chaque pas est un abandon de l’ego, un dépouillement des illusions. À travers la douleur, le doute, l’épuisement, le moine s’approche de l’essence du bouddhisme : la vacuité, l’interdépendance, la compassion universelle.
Mais c’est aussi une offrande pour les autres. Les moines ne courent pas seulement pour eux : ils courent pour alléger la souffrance du monde. Leur pénitence est un acte d’amour.
Ce chemin n’est pas sans risque. Dans les temps anciens, les moines devaient emporter avec eux une corde et un couteau. En cas d’échec — s’ils ne pouvaient pas terminer leur marche — ils devaient se donner la mort, car briser un vœu aussi sacré était considéré comme une faute cosmique.
Aujourd’hui, cette obligation n’est plus pratiquée, mais l’esprit de dévotion totale reste intact.
Depuis plus de 100 ans, moins de 50 moines ont accompli le sennichi kaihōgyō. Ce chiffre témoigne non seulement de la difficulté de l’épreuve, mais aussi de sa pureté : rien ici n’est pour la performance. Aucun record à battre, aucune médaille à accrocher.
Parmi les plus célèbres, Yūsai Sakai, qui termina sa pratique à 60 ans passés, pour la seconde fois, le 12 mai 1992, ou Genshin Fujinami alors âgé de 44 ans qui termina le 28 septembre 2003 et dont les traits étaient décrits comme "lumineux comme la lune" à la fin de sa marche.
Dans un Japon hypermoderne, bruyant, pressé, les moines marathoniens incarnent un contrepoint radical. Ils rappellent que le progrès n’est pas toujours dans la vitesse, mais parfois dans l’arrêt. Que l’exploit véritable n’est pas visible sur un écran, mais dans les replis invisibles de l’âme.
Le mont Hiei reste leur sanctuaire, leur terrain d’entraînement, leur temple. Là-haut, dans le vent et les chants d’oiseaux, résonnent encore les pas silencieux de ceux qui cherchent l’Éveil... en courant.
Les moines marathoniens du mont Hiei ne sont pas des athlètes. Ils sont des alchimistes spirituels, transformant la souffrance en paix, la sueur en prière, les kilomètres en éveil. À travers leur marche, c’est toute l’humanité qu’ils honorent.
Et pendant qu’en bas la ville s’agite, là-haut, dans les forêts sacrées, un homme marche. Et prie. Encore et encore.
POESIE COMPOSEE PAR Philémon
Le sentier du silence vers la liberté
Cordes aux chevilles
Le moine fend la rosée
Des mille matins
Chaque pierre sous ses pieds
Est un mot de son sutra
Mont Hiei s’éveille
A la flamme du mental
Inextinguible
La boucle intérieure
Commence dans le vide
Silence du sentier
Le battement d’un seul pas
Brise l’aube en deux
Le souffle et la prière
Ne font plus qu’un dans l’ombre
Au pied du mont, la brume colle aux paupières. Il n’y a pas de début, seulement le silence avant le silence.
Matin de rosée
L’herbe plie sous la sandale
Et se relève
Le moine ne court pas pour arriver. Chaque pas est un monde, une offrande au vide. Mille jours et pourtant, toujours ici.
Flamme dans la gorge
Réciter en avançant
Jusqu’à disparaître
Philémon
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